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 Persistances et éclats

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Hynek Victorian
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MessageSujet: Persistances et éclats   Sam 14 Mar - 1:43

Dhrona ab Kraïd
Acte I : Les chroniques de Sylphae


Première partie : Persistances et éclats




Structure :

Dhrona ab Kraïd

  1. Les chroniques de Sylphae

    1. Persistances et éclats
    2. La folie d'un dieu
    3. Les rêves ne meurent jamais


  2. L'appel du Vide

    1. Ailes de cristal
    2. Le deuxième age du feu
    3. Red Beacon




Pour me tapay, c'est dans la Zone commentaires ;3

Enjoie-


Dernière édition par Hynek Victorian le Sam 14 Mar - 2:32, édité 3 fois
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Hynek Victorian
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MessageSujet: Persistances et éclats, Chapitre 1 : Veranix   Sam 14 Mar - 1:44

« Que feriez-vous si vous aviez à choisir entre l’éternité immobile et une vie normale ? J’ai choisi de tuer ceux qui m’imposaient ce choix, et m’emparer de tout ce qui pouvait me permettre de ne pas choisir. »

- Monologue d’Hecatriate, entrée XIII.  


Chapitre 1 : Veranix






Veranix attendit que la nuit tombe en se préparant. Elle se recouvrit de sa cape, aussi sombre que le charbon, qui l’enveloppait entièrement ainsi que ses dagues, son couteau et sa trousse à crochets dans laquelle elle avait conservé la clé que lui avait donnée le vieil étranger. Se remémorant ses indications, elle repensa à l’absurdité de la chose : Hælistan, l’objet le plus convoité de la contrée et sûrement d’au-delà, enfermée depuis des dizaines d’années sous la bibliothèque de Shan Caudor.

Tout lui semblait irréel. Les indications du vieil homme étaient trop précises, et sa visite inattendue chez elle, en plein jour, l’avait perturbée au plus haut point. Il connaissait ses activités de voleuse, savait qu’elle n’était liée à aucun contrat ce jour-là, était venu lui confier l’emplacement et le moyen de récupérer l’objet le plus recherché qu’elle connaisse, et sans autre forme de procès, avait disparu, sans laisser de trace.

Sa visite avait duré quelques minutes à peine. Il avait déposé la clé sur une des chaises du salon principal où elle l’avait reçu, avait confié un morceau de papier couvert d’écritures gribouillées à la hâte à son hôte, et s’était éclipsé si soudainement qu’il avait échappé à l’œil de Veranix, qui s’en était alors sentie frustrée. Elle n’avait jamais relâché son attention au point de perdre de vue un vieillard dans sa propre maison. Jusqu’à aujourd’hui.

Le soleil s’était caché depuis quelques heures quand elle décida de partir. Elle choisissait toujours soigneusement le moment où elle pouvait sortir, quelques années d’expérience lui ayant permis d’estimer les meilleures périodes de la nuit.

Le coucher du soleil conduisait tous les soiffards aux tavernes. Une heure plus tard, les travailleurs honnêtes ainsi que les nobles raisonnables retournaient chez eux, car « il se faisait tard ». Débutait alors une courte période exploitable, qu’elle réservait habituellement pour un certain type de clients, de ceux qui supportaient relativement bien l’alcool et tendaient à le prouver en buvant comme il se doit, quittant pour cela la taverne bien plus tard, en titubant, inaptes à différencier une personne d’un porte-manteau.

Veranix se souvenait du cas d’un jeune bourgeois orgueilleux, incapable de se rendre compte du problème que soulevait le fait de saluer la voleuse qui nettoyait sa dague, confortablement installée dans le divan de son propre séjour. Elle et un ami avaient fait le pari du vol le plus éhonté, et Veranix avait gagné. Son ami, qui avait alors observé la scène depuis une des fenêtres de la résidence, avait avoué manquer mourir de rire à la réaction du bourgeois, qui avait offert un verre de bière à la voleuse en lui parlant de ses problèmes amoureux.

La bibliothèque était un des bâtiments les moins bien gardés de tout Shan Caudor. Cependant, la présence de plusieurs patrouilles aux alentours du bâtiment ainsi que l’existence d’un poste de garnison à l’intérieur de la bibliothèque avaient toujours intrigué Veranix, jusqu’à ce jour. Elle doutait cependant du degré d’information des gardes concernant leur propre mission. Selon elle, les soldats devaient considérer que le roi accordait une grande importance aux écrits contenus dans les étagères les plus anciennes de la bibliothèque, ce qui semblait tout à fait réaliste compte tenu du goût des humains pour leur propre passé.

Aucun garde n’assurait la surveillance de nuit du bâtiment depuis bien longtemps, malgré le fait que la bibliothèque restait ouverte pour permettre aux chercheurs nocturnes de perdre quelques heures de sommeil sur les textes minuscules des livres d’histoire et des mantras dessinés à la loupe dans des ouvrages sur le pouvoir des arcanes, ou user leurs lunettes sur les milliers de plans d’ingénieurs d’une quelconque machine complexe et sûrement inutile. Les habituels érudits pouvaient rester dormir affalés sur leur table après leurs recherches, et les bibliothécaires faisaient probablement de même.

Dans le pire des cas, Veranix pouvait se faire passer pour une lectrice assidue en quête du dernier recueil de nouvelles du Mestre Mornoca, un auteur fantastique, aux inspirations si divines et passionnées. Passée une certaine heure, les bibliothécaires n’étaient plus suffisamment réveillés pour demander quoi que ce soit à propos de la logique de la chose, et Shan Caudor comportait trop de riches excentriques dans sa population pour que cela paraisse étonnant.

Elle avait soigné sa tenue d’infiltration : par-dessus son corset et ses cuissardes noires, elle avait choisi une robe de soie beige tout en volume, avec une ceinture de cuir et un petit sac, également en cuir beige. Elle pouvait ainsi dissimuler aisément son attirail, d’autant plus que l’un des multiples avantages de son corset était la possibilité d’enrouler sa cape autour d’elle, et de positionner une ceinture juste entre sa taille et le bord inférieur de la pièce de cuir pour y accrocher ses deux dagues et ses « outils ».

Veranix se riait des hommes qui attribuaient des valeurs aphrodisiaques à ce genre de vêtements, qui pour elle ne constituaient rien de moins que son « armure ». Elle s’était introduite à une soirée mondaine pour y dérober une des pièces maîtresses de la collection de pierres précieuses de l’hôte de la soirée, vêtue de ce même corset accompagné d’une tenue de soirée noire. En plus d’obtenir les Nodules d’Oros, elle hanta l’esprit et réveilla des instincts parmi les plus primaires chez les sieurs alors invités, créant ainsi une confusion suffisante pour faire passer ses exactions inaperçues. Les éventuels gêneurs étaient trop intéressés par le haut de ses attirants atours alors que les éventuelles gêneuses étaient affairées à gronder ceux qui s’y intéressaient. Aucun ne remarquait la ceinture de crochets, plus bas, sous sa robe. Une soirée formidablement drôle et lucrative pour Veranix.

Pour parachever le déguisement, elle se fit une coiffure au summum de l’excentricité, toute en hauteur et volutes extravagantes, et trouva une paire de petites lunettes en demi-lune, renforçant l’impression de son personnage. Elle entraîna sa voix à porter des voyelles doucereuses et rallongées, ses yeux à porter un regard hautain et excité, exercice difficile de par son ridicule, conduisant Veranix à devoir combattre ses rires au profit d’un peu de concentration. Elle dû travailler un moment son numéro de jeune bourgeoise oisive folle de lecture à l’eau de rose, les mains repliées sous sa poitrine en enserrant son petit sac, se déplaçant par petits pas précautionneux, déambulant dans son salon quelques secondes avant de passer devant un des miroirs et rire de plus belle. Elle se mit alors à espérer que tous dormait dans la bibliothèque, tant ce déguisement lui offrait un rôle impossible à conserver sérieusement.

Veranix Tahlielin des tours d’Omerata  n’avait pas besoin de l’argent qu’elle pouvait gagner en volant. Sa vie paisible de rentière et fille de rentier ne lui suffisait simplement pas à s’occuper, et aucune des activités conventionnelles et bienséantes ne satisfaisait sa soif de découverte et de danger. Elle aurait pu devenir guerrière, et s’ennuyer dans un poste de garde plutôt que dans ses appartements, mais elle avait choisi d’exploiter son talent naturel pour le déplacement furtif et son physique agile afin de s’offrir un grand bol de frisson et d’aventure à chaque expédition nocturne. Cela était certes illégal, mais Veranix préférait considérer les lois comme les risques du métier plutôt que comme les règles du jeu.

Elle arriva à hauteur de l’entrée principale, déserte. Quelques fenêtres du bâtiment laissaient filtrer une faible lueur de flamme, preuve de l’activité constante bien que négligeable qui pouvait encore subsister a l’intérieur. Personne ne se présenta à elle dans les longs couloirs qui séparaient les salles de l’édifice, éclairés par des lampes arcaniques rougeoyant faiblement, comme l’astre du jour sur son déclin. Atteignant le premier bureau des bibliothécaires, situé dans la salle principale, elle constata que personne ne pourrait la renseigner concernant son auteur formidable.

Elle se dirigea vers l’escalier du premier sous-sol, comme indiqué dans la note laissée par son mystérieux visiteur. Au milieu des rangées mal éclairées, quelques rats de bibliothèque portaient le peu d’attention qu’ils pouvaient encore maintenir sur des ouvrages jaunis parmi des piles monstrueuses de papier et de cuir poussiéreux tirés des étagères autour d’eux. Veranix se mit à éprouver du respect pour les intendants chargés de remettre les livres à leur place après restitution, quand  ses estimations sur le poids de ces livres la faisaient parvenir à la conclusion qu’il lui était impossible de replacer autant d’aussi imposants objets dans un meuble plus grand qu’elle sans se détruire bon nombre de vertèbres dans l’opération.

Le sous-sol comportait la même structure que le rez-de-chaussée : de longues allées reliant plusieurs salles barrées par de larges portes de bois massif. Les couloirs, moins bien éclairés et plus longs, car le premier sous-sol ne comportait pas de salle principale, faisaient résonner chacun des pas de Veranix, comme une réponse à l’anxiété que provoquait l’étroitesse du passage.  Elle descendit un escalier de plus, son but étant une salle « qu’elle reconnaîtrait », située au sixième étage sous terre, correspondant aux archives les plus profondes de la bibliothèque, selon les dires de son informateur. Elle se mit à presser le pas, tandis les reflets du feu sur les vieilles pierres et le silence rompu uniquement par ses pas faisaient sourdre une frayeur instinctive au sein de son esprit.

Les lieux restant toujours aussi déserts, Veranix commença à remettre en question l’utilité de son déguisement, d’autant que le surplus de vêtement allié à sa marche précipitée commençait à raccourcir son souffle. Les pierres dégageaient la chaleur de l’été, tandis que sa robe collait à ses épaules sous l’effet de la transpiration. Au troisième sous-sol, Veranix ouvrit la première porte qu’elle vit, constata que la pièce n’était pas éclairée, arracha sa robe trempée et ses épingles à cheveux, les lança sur le côté de l’encadrement de la porte, et la referma aussi rapidement que lui permettait la discrétion. Mue par un réflexe sollicité par son instinct paniqué, elle dégaina ses deux dagues et se mit à courir. Elle se situait maintenant si profondément sous la bibliothèque qu’elle appréhendait jusqu’au poids du sol au-dessus d’elle.

Veranix ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Elle suivait les directives fournies par un vieillard inconnu, probablement magicien pour avoir réussi a échapper a son attention dans sa propre maison, pour retrouver un objet appartenant à la légende, et a fortiori n’ayant aucune raison de se trouver là où il lui avait été indiqué. Elle courait à présent sous l’effet d’une peur panique qu’elle ne s’expliquait pas. Au premier abord, cet escapade s’annonçait comme l’un des vols les plus simples qu’elle ait eu à commettre : aucune protection de l’objectif convoité par des forces armées, aucun témoin concernant l’existence même de l’objet, un lieu commun près de chez elle lui permettant de cacher rapidement sa trouvaille, et pourtant…

Elle voulait fuir le sixième sous-sol,  vers lequel elle se dirigeait à présent avec grand bruit, courant à perdre haleine. Tandis que sa conscience lui disait de poursuivre, son expérience la réprimandait de son absence de discrétion, de sa vulnérabilité aux éventuels pièges sur sa route, et son instinct lui hurlait de faire demi-tour.

Le cinquième sous-sol s’ouvrait sous ses pas. Aucune lampe n’éclairait le couloir, ce qui la stoppa net. Reprenant son souffle en s’efforçant de couvrir le bruit, complètement ahurie par sa course, elle s’affala contre le mur, sous une des torches de l’escalier. Elle se mit à considérer la possibilité d’entraves à son objectif : d’après l’histoire et la situation de la bibliothèque, même les gardes ne savaient pas pourquoi leurs patrouilles comportaient un itinéraire resserré au niveau de l’édifice, et elle n’en avait croisé aucun à l’intérieur du bâtiment. Et pourtant, elle avait si peur ! Tout, des ombres des torches au bruit de ses mouvements, lui faisaient craindre davantage… quoi ? Rien n’était censé être effrayant dans cette expédition. Pourtant, sa main tremblait en empoignant la dernière torche de l’escalier, et son pas se fit extrêmement précautionneux tandis qu’elle passait les dernières marches pour parcourir l’avant dernier couloir avant son but.

L’air changeait. Veranix ne s’en était pas rendu compte, mais son souffle rétabli de sa course ne captait plus les effluves caractéristiques des vieux livres de la réserve. La température diminuait au fur et à mesure qu’elle s’enfonçait dans la profondeur de la bibliothèque. Les pierres du mur étaient maintenant froides au toucher, et aux frissons de la peur s’adjoignirent ceux de la fraîcheur, la transpiration de sa course captant la chaleur qui quittait ses épaules, sa poitrine et son visage.

Les marches du dernier escalier ruisselaient. De l’eau se mit à perler sous ses semelles, accentuant le bruit de ses pas. Extrêmement perturbée, Veranix se demanda comment une bibliothèque pouvait se trouver être aussi humide. Les salles s’alignaient toujours les unes après les autres dans les couloirs, a la différence que les murs, le sol, les anneaux des torches éteintes, accusaient le coup d’une humidité omniprésente. L’eau avait gravement atteint les portes de chêne, et Veranix observait de profondes fentes dans le bois, causées par le gonflement, ainsi que de nombreuses taches blanches provenant de champignons qu’un tel climat faisait prospérer. Cependant, aucun champignon ne se manifestait par de grandes traces rouges et rectilignes.

Le sang se reflétait avec violence à la lueur de la torche de Veranix. De la porte maculée de vermillon partait une traînée qui s’enfonçait dans la partie non éclairée du couloir, devant elle. Tétanisée par sa découverte, elle resta longtemps debout, à contempler l’orifice de noirceur qui s’offrait à elle, comme si la trace de sang se voulait être un guide pour la voleuse.

Veranix n’avait pas peur de la mort, pas plus que l’acte de tuer ne l’impressionnait. Certain de ses vols tournaient mal, et elle devait quelquefois tuer les témoins susceptibles de  l’avoir reconnue pendant son méfait. « Tuer n’est pas simple, tu verras quand ta lame hésitera au moment de fendre la gorge de ta première victime. » lui avait murmuré son ami lors d’une escapade qui avait coûté la vie au propriétaire de la statuette qu’il venait de voler. Quelques nuits après, elle avait massacré une famille sans sourciller, cette dernière la connaissant et l’ayant quasiment piégée la main dans le sac, dans leur propre maison. S’attendant à un grand choc émotionnel, rien ne vint alors, et elle passa le reste de sa nuit à nettoyer son équipement comme après chacune de ses virées nocturnes. Ces meurtres firent grand bruit, cependant personne ne vint à soupçonner la respectable Veranix Tahlielin des tours d’Omerata, rentière d’une grande partie du Quartier des Flèches d’Albâtre de Shan Caudor, d’excellente compagnie, possédant l’un des meilleurs et recherchés des thés de la Norelie, sachant également cuisiner le meilleur soufflé aux épices de la ville, qui vivait en recluse depuis la mort de ses parents pendant la guerre des Frasques.

Veranix se remit à marcher, bien plus lentement qu’à l’accoutumée, en prenant soin d’éviter les traces vermeilles. Le liquide visqueux collait au pied, et bien qu’un mort ne la perturbe pas, un mort dans la bibliothèque si paisible, des traces de sang fraîches probablement datées du jour même, sur sa route pour s’emparer de l’objet le plus précieux qu’elle connaisse, était un sujet d’occupation à part entière.

Elle le vit. Le propriétaire du fluide vital répandu dans le couloir gisait contre une des portes. Il s’agissait d’un des gardes de la ville, assigné à la surveillance de la bibliothèque. Cet homme devait probablement effectuer une ronde de routine quand il passait dans ces sous-sols, et avait l’habitude de la faire seul, d’après la bouteille d’alcool absolument prohibée par le règlement de la milice de Shan Caudor qu’elle retrouva sous la cape du soldat. Une petite arme pointue, comme une dague de lancer ou un poinçon, lui avait percé l’estomac. Une façon lente et extrêmement douloureuse de mourir, au fur et à mesure que les liquides corrosifs de l’intérieur du ventre, associés à la digestion, dissolvaient proprement les entrailles du mourant. Il avait également reçu un coup à la tête, et celui qui l’avait traîné devant cette porte devait posséder une grande force, d’après la rectitude des traces de sang le long du couloir.

Veranix était pourtant certaine que ce qui lui avait fait cela ne pouvait être encore présent : une personne, ou une créature suffisamment forte pour traîner un garde aussi lourd sans éprouver de réel problème, ne pouvait trahir son ouïe surdéveloppée d’elfe, et devait provoquer un bruit monstrueux par sa seule respiration. A moitié rassurée par sa spéculation, Veranix tourna sa torche en direction du couloir, et s’empêcha de justesse de laisser échapper un cri de surprise.

La porte d’en face était couverte d’arabesques dessinées avec le sang du garde. Les traits s’entrecroisaient pour former une suite de symboles inconnus de Veranix. De la vapeur suintait des failles entre la porte et son encadrement, et une couche de givre transparaissait sur le palier. Le bois était gelé. La salle derrière la porte était probablement la raison de l’humidité de l’étage entier. La barre de fer qui la maintenait close était elle-même couverte de buée, due à la vapeur dégagée par le souffle de Veranix quand elle tenta d’examiner la porte.

Pas un son ne lui parvenait à part celui de sa propre respiration saccadée, précipitée par la peur. Rien au monde ne lui semblait suffisant pour lui donner envie d’ouvrir cette porte. Frigorifiée, tétanisée par sa frayeur, elle resta debout, la torche dans la main qu’un réflexe de protection l’empêchait de pencher, entre le garde et la porte.

Sa main gauche se mit à bouger. Elle ne s’en rendit pas compte en premier lieu, mais un cri s’échappa de sa bouche quand elle se vit empoigner la grande barre de métal sur la porte. Totalement sidérée par ce qui venait de se produire, Veranix contemplait ses doigts, qui peu à peu perdaient de leur chaleur, gagnés par la température hivernale de la barre de fer qui fermait l’accès à la salle devant elle.

Puis, soudain mue par un grand afflux de volonté, elle se ressaisit. Elle n’avait croisé qu’un garde mort et une porte très froide dans les profondeurs d’une bibliothèque. Même si cela semblait plus lourd de mystère que l’ensemble de ses expéditions réunies, elle était sur le point de découvrir la cachette d’Haelistan. La plus puissante des armes jamais forgées, créée selon la légende par un demi-dieu, ne pouvait se loger dans un simple écrin de velours chez un quelconque ponte de la capitale. Elle alluma la torche la plus proche à l’aide de la sienne qu’elle abandonna au sol, puis tira de toutes ses forces sur la barre de fer.
La porte, très lourde, résista jusqu’à son ouverture complète. C’est alors que Veranix put découvrir le lieu le plus étrange qui lui ait jamais été donné de visiter.

La salle, gigantesque, ne comportait pour seul agrément qu’un podium de pierre, recouvert de givre, au centre du carrelage bleu de la pièce. Des colonnes d’une pierre luisante et noire supportaient un plafond bien trop haut pour être présent réellement dans la bibliothèque. Les murs dégageaient une lumière tamisée, d’un bleu d’une clarté comparable à celle de la glace, éclairant a peine la pièce.

Et elle était là, plantée dans le podium. Sa lame brisée en deux, maintenue en place par une gemme arcanique ayant fondu comme du verre, reflétait à intervalles irréguliers les lumières du mur. Entièrement faite d’un métal gris et luisant, sa garde formée de volutes solides et complexes au possible marquait la séparation entre la lame bleutée et une poignée d’un blanc d’ivoire terminée par la plus pure des gemmes que Veranix ait pu observer, en forme d’une larme d’un azur plus intense que le ciel, plus puissant que l’eau de la Baie des Cygnes.

Hælistan.

Doucement, Veranix s’approcha du podium. Au fur et à mesure qu’elle s’approchait, il lui semblait s’éloigner. Elle avait entendu parler de ce phénomène : un sortilège permettant de modifier la perception de l’espace. Des mages avaient effectivement gardé cette lame en lieu sûr. Alors, pourquoi aucun piège ne barrait sa route ?

Au moment où elle formula cette pensée, une vive douleur parcourut son esprit.

Bonjour.

La voix résonnait dans son crâne, la forçant à s’agenouiller de douleur. Recroquevillée sur elle-même, pétrifiée par cette voix, Veranix tentait de donner l’ordre à ses jambes de se relever, mais elle ne pouvait que trembler d’horreur et se boucher les oreilles.

Quand la douleur cessa, elle put enfin se tenir debout, précautionneusement, tout son être semblant perdre la capacité à recevoir des ordres de son esprit.

Tu seras parfaite.

Entendant cela, elle perçut un craquement du côté de la porte. Celle-ci, refermée, comportait une excroissance anormale, comme une stalactite horizontale. Avec stupeur, elle observa la glace grandir, s’amplifier, puis, dans une explosion cristalline, se briser et foncer sur elle.
La glace transperça sa poitrine, broyant ses côtes et ses poumons. Sa colonne vertébrale sortit de sa chair, dans son dos, déchirant son corset et projetant son sang sur le sol gelé.
Sa première pensée fut de s’étonner de ne pas être morte.

Avec stupeur, elle sentit sa force et sa chaleur la quitter. Elle le vit. Des volutes de vapeur et d’autres substances qu’elle ne put identifier s’échappaient de son être.

Elle n’avait plus de corps. Ce dernier lui renvoyait des signaux de destruction de toutes parts. Ses jambes n’étaient plus siennes, son dos ne répondait plus, et ses organes semblaient n’avoir jamais existé. Elle commençait à perdre le contrôle de son visage.
« Veranix » se vit monter dans les airs, et quitter son corps dévasté par le choc. Se « retournant », si tant est qu’il puisse encore s’agir d’une forme de mouvement, « elle » vit qu’ « elle » se rapprochait de l’épée.

Son dernier souvenir, en tant que « Veranix », fut cette voix, qui lui avait vrillé le crâne auparavant, se montrant maintenant agréable, et pourtant si froide, si distante et émanant tant de puissance, susurrant ces quelques mots à son esprit :

Bienvenue, chère conscience.


Dernière édition par Hynek Victorian le Sam 14 Mar - 3:08, édité 3 fois
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MessageSujet: Persistances et éclats, Chapitre 2 : Résurrection   Sam 14 Mar - 2:48

« La vie est un concept surfait. Comment pouvez-vous savoir ce qu’est la réalité, quand le seul moyen que vous avez de la connaitre est de se fier à un corps imparfait qui influe jusque sur vos jugements ?»

- Monologue d’Hecatriate, entrée II.


Chapitre 2 : Résurrection








Blanc. Perfection d’une image immaculée, dénuée de tout sens. En somme, rien.

Conscience. Elle existe, et elle le sait. Puis, elle se rendit compte qu’elle le savait.

Veranix.

C’est mon nom ?


Rien ne la renseignait sur sa propre existence, hormis sa pensée. Son premier réflexe fut d’essayer de bouger. Bouger quoi ? Elle était impuissante. Incapable d’influer sur quoi que ce soit. Rien que du blanc, rien que sa pensée.

Penser est inutile.

Penser est utile.

Ou suis-je ? Que reste-il de moi ?


L’absence de réaction de la part de son corps la troublait. Pas de corps, et pourtant la vie, parce que l’existence.

Elle n’avait rien pour elle. Seulement sa conscience.

Douleur.

Douleur ?

Je suis morte. Un projectile de glace m’a blessé à mort. Je cherchais Hælistan.

Oui ?


La réponse la perturba. Une « voix » lui « parlait », utilisant sa propre notion de pensée pour toucher son esprit.

N’aie pas peur.

Peur ? J’ai donc peur. Peur existe.

Tu es morte. Du moins, ton corps a été privé de son esprit.

Où ?

En moi. Tu m’as appelée.


Hælistan ?

Oui ?


Qu’est-ce que tu es ? Qu’est-ce que je suis ?

Tu es Veranix. Je suis Hælistan. Je n’ai pas de meilleure réponse.


Comment puis-je être morte et exister ?

La mort est un concept très subjectif, chère conscience. De ton ancien point de vue d’ « être vivant », je ne suis moi-même jamais née. De mon propre point de vue, tu n’es jamais morte.

Faire.

Ho. Tu veux agir ? J’ai bien peur qu’aucune de mes consciences ne puisse « agir ». Vois-tu, je suis une épée. D’après mon état, je ne peux bouger par moi-même.

Alors je suis morte. Si je ne peux pas « faire », je suis morte.


L’épée ne répondit pas.

Des souvenirs d’elle affluait. Son esprit avait trouvé sa « mémoire » et elle cherchait maintenant à l’explorer. Des souvenirs doux. Des souvenirs durs. Des souvenirs très douloureux. D’autres extatiques. Des souvenirs plats. Des souvenirs d’émotions. Emotions ? Comment ressentir ? Comment connaitre ? Tout ce que son esprit pouvait appréhender de ces émotions était qu’elle voulait ou ne voulait pas vivre ses souvenirs.

Veranix se nourrissait du flux de souvenir qui remplissait maintenant son esprit. Des souvenir d’elle, encore possédant un corps, un corps plutôt joli, fiable et agile, un port qu’on qualifiait d’altier, des organes sains, une peau lisse et dorée, des sens évolués, de quoi faire tout ce qu’elle ait jamais osé vouloir faire avec un corps, bien qu’elle n’ait le souvenir que d’en avoir jamais possédé qu’un seul.

Plus elle se souvenait de sa « vie », et plus elle voulait son corps. Elle voulait partir. Bouger. Se déplacer. Changer, influer sur le cours des évènements, perturber le temps, modifier l’histoire d’autres « vies ». Être.

Parfait. Ta volonté est de l’énergie brute, chère conscience. Tu ne connais rien des âmes, tu ne sais pas comment fonctionne un esprit. Je le sais, et plutôt que de te l’expliquer, je vais te faire plaisir. J’aime que mes consciences soient satisfaites.

Tout son esprit commença à vibrer. Vibrer ? Résidu de son imagination. L’immatériel ne peut se mouvoir. Alors « vibrer » ?

Tu crois savoir ce qu’est le temps, n’est-ce pas ? Eh bien, sache qu’il s’agit d’un concept subjectif, un de plus. Crois-tu vraiment que le temps puisse influer sur une épée qui pense ? Tu ne possèdes plus que ce qui fait réellement partie de toi, Veranix. Crois-tu encore être une « elfe » ? Crois-tu encore être « une » ? Es-tu seulement capable de croire ?

Un grand choc. Descendre. Descendre ! « Elle », sa conscience, son esprit, se matérialisait en train de tomber.

Tu veux ton corps, petite conscience. Je vais te le rendre. Tu es parfaitement saine d’esprit, et même plutôt intelligente. Je vais pouvoir te donner ce que tu veux, car tu sais ce que tu veux. A tout de suite, petite conscience. Je n’aurai pas « le temps » d’attendre ton retour.
Puis elle mourut une seconde fois.




* * *



Blanc. Saturation d’un sens, riche de toutes les couleurs perçues par un œil. Variations de ses couleurs. Douleur. Douleur existante. Douleur perçue. Réaction à la douleur.

Inspirant dans un cri, Veranix ouvrit les yeux et se redressa sous le coup de la douleur. Un bourdonnement assourdissant vrillait ses tympans, et un plasma de couleurs intenses brulait sa rétine.

Bouger ! Elle pouvait bouger, et ce simple sentiment la rendait folle de joie. Haletante, elle se souvint  comment rire, et rit alors à plein poumons. Poumons par ailleurs intacts.

Faisant tressauter tous ses muscles, elle se rendit compte de quelques différences entre les réactions de son nouveau corps par rapport à celles de l’ancien. Elle décida de fermer les yeux, afin de pouvoir s’en servir le plus tôt possible.

D’après les sensations transmises par sa peau et sa perception de la gravité, elle était allongée sur un lit de gravier, sur des plantes rêches. Son pied gauche était humide, et ses oreilles commençaient à distinguer le bruit d’une rivière. Incapable de ressentir une seule odeur, elle estima cependant reconnaitre une forêt. Les oiseaux criaient par-dessus le bruissement de l’eau, et le vent faisait parler les branches, dans les hauteurs. A en juger par la douleur de ses yeux, elle avait dû regarder en direction du soleil bien trop longtemps, ce dernier laissant une trace sur le haut de sa rétine tandis qu’elle percevait le rouge sombre de l’intérieur de ses paupières.

Elle attendit de pouvoir distinguer les veines de sa peau pour décider de bouger. Elle tenta de se redresser doucement, et constata que son dos fonctionnait à merveille. Elle fit rouler les muscles de ses bras et ses jambes, aussi puissants et agiles qu’elle l’avait été dans sa vie précédente.

Elle se demanda si son bassin avait toujours été aussi large, son poids se faisant plus insistant que celui de son ancien corps. Il lui semblait également posséder des épaules légèrement plus écartées, et son dos et ses jambes à peine plus grandes que précédemment. De même, sa poitrine semblait avoir pris un peu de volume, ce qui ne la réjouit pas particulièrement : elle se dit brièvement qu’il lui serait désormais impossible d’utiliser une grande partie de sa garde-robe, de même que son corset si pratique, avant de se rappeler qu’il était probablement inutilisable suite à sa mort.

En effet, elle était morte, une fois, une autre vie. Ce qui lui fit se rappeler également d’un autre état de fait : « Où suis-je ? ». Ce qui fit place à une autre pensée, plus perturbante : « Quand suis-je ? »

Très doucement, elle ouvrit les yeux de nouveau.

Elle était à genoux, appuyée sur le sol de gravillons gris et noirs, luisant d’humidité. Quelques plantes écrasées sous sa main et a dans la crevasse qu’avait formé son dos, tendaient leurs feuilles déchirées vers la rivière qui s’écoulait sur ses pieds. Sa grande chevelure d’un blond presque blanc descendait de sa nuque jusqu’à se tremper sur la berge. Avoir conservé ses cheveux la réjouit, son activité préférée hormis voler étant de s’occuper de sa grande crinière d’ivoire.

Se redressant prudemment, elle constata rapidement qu’elle était entièrement nue, ce qui n’était pas sans la perturber. Sans même parler de pudeur, notion assez artificielle chez les elfes, elle s’inquiétait de l’absence de ses dagues, ainsi que du reste de son matériel. Puis, elle se rendit compte de certain des changements apportés à son corps par sa résurrection : elle avait gagné l’équivalent d’une tête de hauteur, et ses courbes étaient plus franches, ce qui la fit sourire l’espace d’un instant.

Manquant perdre l’équilibre, elle se refusa à essayer de marcher tout de suite et s’agenouilla dans les graviers, face à la rivière paisible, qui lui retourna son reflet.

Elle avait conservé ses traits gracieux et graves, ses sourcils en double ligne droite incurvée au-dessus de ses paupières et son nez fin. Son menton maigre et son regard profond persistaient, mais elle fut interpellée par un détail singulier dans son visage. Elle ne pouvait percevoir quoi, mais son instinct lui hurlait la présence d’une anormalité flagrante, que ses yeux voyaient sans voir.

Ses yeux.

Un nuage se mit en travers de la lumière solaire, la dispersant dans un halo privant tous les êtres de leurs ombres. Face au miroir qu’elle avait maintenant devant ses genoux, elle constata que ses yeux auparavant gris clair luisaient d’un bleu puissant, d’une couleur bien précise, la plus limpide des  couleur qu’elle ait jamais aperçue, pure, intense, une couleur qui avait marqué son esprit a jamais.

Ses yeux avaient la teinte du pommeau d’Hælistan.

Singulièrement perturbée, Veranix se redressa. Elle devait trouver un moyen de savoir où elle était, des vêtements, et de quoi se défendre. Puis elle se souvint que, ne sachant où elle était, elle n’avait aucun moyen de régler ses problèmes avec son or, ne sachant pas dans quelle direction aller pour retrouver sa maison à Shan Caudor. Pire, compte tenu des dires d’Hælistan, il se pouvait parfaitement qu’elle soit dans une autre époque que la sienne, auquel cas elle n’avait absolument aucune idée pour trouver un moyen de s’en sortir.

Puis, elle se souvint avoir exercé un passe-temps fort lucratif, dans son ancienne vie. Ou qu’elle soit, elle se sentait capable de récupérer ce dont elle avait besoin.

Elle décida de suivre la rivière, pour deux raisons : l’eau attire les êtres vivants, a fortiori le gibier, les hommes et les elfes, et toutes les rivières s’écoulent dans un océan, comme celui qui formait la côte de la Mâchoire de la Montagne au bord de laquelle Shan Caudor prospérait.

Les ronces, genévriers et autres plantes qui longeaient le cours d’eau ralentirent beaucoup sa marche, et couvrirent ses chevilles de son propre sang. Pour remédier à cela, elle décida de marcher dans l’eau, avant d’enrichir ses connaissances en botanique concernant les plantes de rivières, susceptible d’étendre leurs racines et certaines fois leurs branches dans le lit du cours d’eau.

Le corps trempé d’un mélange de sang et d’eau, elle décida d’éviter la proximité des berges et de parcourir les sous-bois à proximité a la recherche d’un moyen de protéger ses jambes, sinon ses pieds, des pièges naturels de la forêt.

Les épines de pin formaient une couche flexible et désagréable sous ses plantes de pied au fur et à mesure qu’elle marchait. Tandis qu’elle s’arrêtait pour en retirer une quatrième, il lui vint a l’esprit que les épines de pin avait une senteur très puissante, essence de la sève de l’arbre. Elle se souvint qu’elle se servait quelquefois d’épines fraiches dans sa maison, pour embaumer une pièce entière. Mais elle ne sentait rien.

Elle trouva un groupe de bouleaux couverts de morsures, les dents de l’animal ayant écorché l’arbre de manière à récupérer les insectes à l’intérieur de l’écorce. Sachant cette écorce flexible et  peu sujette à contenir des échardes, elle choisit de continuer le travail, priva le tronc d’un arbre d’une partie de sa peau restante, et passa un moment à retirer les morceaux de bois encastrés sous ses ongles meurtris.

En utilisant des lambeaux d’écorce pour assembler les plus gros morceaux entre eux, elle réussit à se fabriquer une paire de coques, adaptées à la taille de ses pieds. Les jugeant parfaites, Veranix entreprit de s’en chausser. Quand elle eut terminé, elle constata qu’elle ne pourrait surement pas s’en resservir si elle venait a les retirer, sachant la difficulté qu’elle avait éprouvée à les sertir à ses pieds. Elle accrocha des bandelettes d’écorce restante autour de ses chevilles, jusqu’à ses genoux, pour se protéger de la grande quantité d’espèces d’arbre de la forêt qui avait la bonne idée de posséder une cote épineuse pour se défendre.

Précautionneusement, elle fit quelques pas avec ses nouvelles chaussures. Les chevauchements de la peau de l’arbre martyrisait la sienne, mais cela restait mois douloureux que son expérience avec la rivière. Elle renonça à se servir de l’écorce pour s’habiller plus, la température se faisant presque étouffante dans ces sous-bois pourtant peu exposés à la lumière du jour.

Elle marchait depuis au moins deux heures, d’après sa propre notion du temps, mais le soleil à peine visible ne pouvait la renseigner à ce sujet. Les bois restaient drus, et l’eau continuait de couler aux pieds de Veranix. Aucune trace de civilisation, pas plus que de gibier qu’elle pourrait chasser. La faim commençait à la gagner, et elle ne savait pas comment se nourrir.

Continuant à marcher, elle se mit à envier ses ancêtres, habitants des grands bois, y régnant en maitres et subsistant aisément de tout ce que la nature pouvait leur offrir, chassant, cueillant, se soignant par les plantes.

Ses jambes saignaient encore, ses chaussons de bouleau frottant sur ses chevilles et arrachant des morceaux de peau sur les tendons saillants de ses pieds, à chacun de ses pas. Elle préférait payer ce prix pour marcher plutôt que risquer de se blesser plus gravement sur les arbustes de la rive, mais la mort à petit feu de son unique moyen de déplacement, hormis la souffrance, l’inquiétait.

Repensant aux évènements qui l’avaient conduit ici, elle tenta de se poser des questions. Ressusciter ne l’avait en rien perturbée, et elle s’étonnait elle-même d’avoir réussi à raisonner placidement à propos de sa survie plutôt que de rester interloquée devant l’absurdité de sa situation. Elle se remémorait sa mort, la puissance du choc disloquant ses vertèbres, une par une, comme si son cerveau avait dû ralentir le temps pour être capable d’appréhender une telle douleur. Puis, la perte totale de contrôle sur son corps, et l’ascension de son esprit, tandis qu’Hælistan captait son âme. Elle était à ce moment totalement abasourdie par le manque de réalisme de sa propre mort. Et cette épée… De toute évidence, cette arme était possédée par une gigantesque puissance, pour qu’un objet puisse manipuler la réalité au point d’user de sortilèges, manipuler la conscience et offrir à ses victimes rien de moins qu’une résurrection. Avec quelques frissons, Veranix se jura de tout faire pour maintenir la plus grande distance possible entre elle et cette Hælistan, quoi qu’elle soit et où qu’elle soit.

La luminosité commençait à décroitre fortement quand elle décida de s’arrêter, éreintée, sous un arbre. Personne. Elle n’avait aperçu personne sur son chemin, à part deux écureuils bien trop rapides pour elle, et quelques oiseaux. La rivière ne comportait pas de poissons, qu’elle s’était résignée à devoir pécher pour survivre. Elle ne reconnaissait aucune des plantes comestibles dont elle avait appris le nom et les formes dans les quelques livres qu’elle avait eu le courage de lire dans son ancienne vie.

Veranix décida de ne rien manger de ce qu’elle ne connaissait pas. Endurer la faim était une chose, endurer un empoisonnement en était une autre. Pour protéger un tant soit peu ses pieds ensanglantés, elle bourra l’espace libre dans ses chaussons improvisés de feuilles de fougères. Si la plante ne possédait pas de qualité médicinale qu’elle connaissait, elle avait au moins l’avantage d’offrir un intermédiaire entre ce qui restait de sa peau et l’intérieur abrasif de l’écorce. Elle prit également la décision de ne pas se reposer de nuit, la plupart des bêtes de la forêt dormant le jour, lui semblait-elle.

Elle se souvint d’un mondain d’âge avancé, qui avait l’habitude de se rendre à toutes ses réceptions, un peu trop loquace à son gout, possédant la gênante certitude d’être son ami. Ce dernier ne manquait pas de commenter chaque élément de la vie des personnes avec qui il discutait, bavant des vérités et faits divers a qui voulait l’entendre. Cela faisait bonne impression dans une soirée, elle en avait la certitude, mais l’envie ne lui avait jamais manqué de le jeter dehors à chaque fois qu’il ouvrait la bouche pour raconter une de ses histoires « passionnantes ». Il  avait alors fait remarquer à Veranix que les épines de sapin qu’elle employait pour embaumer sa salle de réception étaient comestibles, comme quelque trappeur lui avait enseigné dans sa terriblement difficile jeunesse, jalonnée d’aventures héroïques superposées les unes aux autres dans le temps, au fur et à mesure qu’il oubliait avoir conté une histoire pour une période donnée de sa vie. N’ayant pas prêté attention à la suite de ses déblatérations,  elle s’en voulait maintenant terriblement. Savoir ce qui pouvait la tuer ou l’aider à survivre en forêt, surtout provenant d’un être aussi peu crédible, lui avait paru si trivial…

Atteinte par une grande résignation, mais trop affamée pour reconsidérer le fait de suivre les conseils de cet homme, elle se dirigea vers un des pins peu éloignés des berges. Avec appréhension, elle détacha une des épines de l’arbre. En tant qu’épine, il s’agissait d’une minuscule tige rigide et aplatie, une faille creusée sur toute sa longueur, d’un vert sombre et légèrement luisant, à la texture légèrement rugueuse, comme une carapace de scarabée.

Veranix contempla un moment la petite épine qu’elle tenait entre l’index et le pouce, se demandant comment ceci pouvait être possible. Hier, elle préparait un déguisement d’infiltration dans une bibliothèque en éclatant de rire à chaque pas devant son miroir, excitée à l’idée de découvrir et dérober le plus gros trésor du monde. Elle approcha la tige de sa bouche, et croqua timidement dedans.

C’était amer. Légèrement gras, mais amer. Usant de ses connaissances culinaires, elle se rendit bien compte des apports alimentaires que pouvait procurer telle nourriture : ces épines grasse, consommées en grande quantité, pouvait surement fournir autant de graisse végétale et de fibres qu’un plat de laitues, la qualité gustative en moins. Veranix soupira, puis avala le morceau. Elle finit son épine, saturant sa langue et son palais d’amertume. Puis elle cassa l’extrémité d’une branche encore verte, et décida d’en faire un en-cas.

La nuit tombait, mais ses yeux d’elfe s’accoutumaient rapidement à l’obscurité, cadeau de ses ancêtres sylvestres. Soudain inquiète à propos des activités nocturnes des résidents de la forêt, elle se mit à chercher dans les branches basses solides une forme utilisable dans l’idée de se procurer une arme de fortune. Elle arracha a un hêtre un bâton terminé par un éclatement du tronc en forme de tête de pioche, et s’en servi pour assister sa marche en tâtant le sol devant elle.

Pendant sa marche nocturne, elle se rendit compte, a ses dépends, des problèmes que soulevait le fait de côtoyer un cours d’eau la nuit, en particulier en saison chaude. Des nuées d’insectes profitaient de l’ombre et de l’eau pour faire part à Veranix de leurs ébats, un grand nombre d’entre eux s’emmêlant dans les cheveux de l’elfe. Cependant, les pires compagnons volants qu’elle ait eu à subir furent les moustiques. Quelques minutes seulement après avoir croisé un premier essaim d’insecte, pas un centimètre carré de sa peau n’avaient été épargnés par leurs piqures, malgré son acharnement à faire fuir les insectes par de grand mouvements de bras.

Exaspérée, éreintée, Veranix s’éloigna à bonne distance de la rivière, s’affalant sous un arbre. Il lui semblait que le baveux bavard mondain avait parlé des moustiques dans son discours ininterrompu, décrivant une plante comme la solution miracle aux piqures, soulageant les démangeaisons instantanément. Malheureusement, elle ne se souvenait pas de la description qu’elle n’avait suivi que d’une oreille. Tentant de se raisonner, elle se dit qu’il était dangereux d’appliquer la sève de n’importe quelle plante sur sa peau, blessée en maints endroits suite à ses chutes dans la rivière les caresses hérissées d’épines des plantes de la berge.

Les démangeaisons saturaient ses nerfs. Ses pieds continuaient à la faire souffrir, et le sang dilué dans l’eau de la rivière mêlée sa propre sueur formait une pellicule désagréable autour de ses blessures. Une couche de crasse se formait près de son cou, dans le creux de ses seins, sous ses bras, ses coudes et ses genoux. A force de tremper dans l’eau, ses mains subissaient un dessèchement, et quelques blessures dans sa paume commençaient à se craqueler. Elle avait une ampoule sur son pouce droit, manipulant son bâton, et ses cheveux collaient à son visage, s’enroulaient dans son cou, frottaient son dos et ses reins. A bout de nerfs, vaincue par les éléments, Veranix se recroquevilla sur elle-même dans un gémissement. Elle put apercevoir l’aube poindre au moment où elle fut trop fatiguée pour rester éveillée, incapable de supporter plus longtemps  la quantité de désagréments que lui avait offert sa résurrection en forêt.

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MessageSujet: Persistances et éclats, Chapitre 3 : Sauvage   Sam 14 Mar - 2:59

« Tout le monde veut sa part. Même le plus misérable des mendiants possède son fief et ses sujets. De quoi croyez-vous que je sois le symbole ?»

- Monologue d’Hecatriate, entrée V.



Chapitre 3 : Sauvage




Pas un bruit. Il lui avait pourtant semblé reconnaitre le pas d’un grand animal, tout près. Trop près. Mais pas un bruit, pas un mouvement.

Tant pis. Les racines étaient trop appétissantes pour être manquées.

Frénétiquement, il déterra la première qu’il vit.

Cet endroit abondait de ces grandes racines brunes, depuis la première des deux saisons chaudes qu’il avait déjà vécues, pour son plus grand bonheur. Des racines à perte de vue. Et plus loin encore.

Dommage qu’elles soient si proche de la Barriere d’Eau. La Barriere masquait presque tous les sons, mais les racines ne poussaient qu’autour de la Barriere.
Une troisième racine. Toujours aussi appétissante que la première.

Un bruit.

Le grand animal était toujours là.

Le même bruit sourd, mais où ?

A droite ? Devant ? A gau…


Veranix s’élança à travers le courant. En deux enjambées, elle se retrouva sur l’autre rive, à fouiller les herbes du regard. Elle retrouva sa proie, un gros lapin blanc aux pattes courtaudes, visiblement bien nourri. Elle s’étonnait qu’ils soient si gros, dans ce type de forêt. Ordinairement, les rares lapins qu’elle avait croisés dans son ancienne vie étaient maigres, élancés, le poil terne et dotés d’une réactivité défiant le regard, échappant aux flèches et aux lances aussi facilement que s’il s’agissait de feuilles mortes.

Les bêtes d’ici ne semblaient pas connaitre de prédateurs aussi dangereux qu’une elfe, pour autant qu’une vie de sédentarité aie fait taire en elle ses instincts pour la chasse. Elle avait accueilli cet état de fait avec inquiétude lors de sa constatation, qui signifiait que la faune de la forêt n’avait jamais eu à craindre la proximité de la civilisation. Seulement, une quarantaine de jours à chasser ces bêtes dociles lui avait fait découvrir l’utilité de la chose : elle pouvait se nourrir.

Elle retira la fine tige de bois de l’œil du lapin. N’ayant jamais eu de préférence particulière pour les organes au gout exotique, elle préférait endommager la cervelle de ses proie plutôt qu’un seul de leur muscles.

La voleuse désormais chasseresse attacha le lapin a sa ceinture en bandoulière, avant de se diriger vers le courant et d’y rincer sa flèche, qu’elle rangea dans son carquois en écorce.

Veranix ne cessait de marcher dans la direction de la rivière. Depuis quarante jours, le cours d’eau s’élargissait, suivant peu ou prou la direction de l’ouest. Il faisait souvent une chaleur humide dans la journée, et les nuits étaient froides.

Elle avait dû tuer sa première proie à la main. Il s’agissait d’un renard, que la curiosité avait porté à venir la renifler pendant son sommeil. Elle s’était réveillée péniblement, trop faible pour être surprise, avant de ramasser une pierre à côté d’elle et de briser une des pattes antérieures de l’animal. Elle l’avait ensuite poursuivi d’un pas de course titubant, avant de l’écraser de son poids et de lui arracher la gorge avec ses ongles. La chair crue du renard était alors son premier « repas » depuis une dizaine de jours.

Tout servit dans ce renard. Elle se refusa à manger certains organes, notamment ce qu’elle identifia comme son foie, qui d’après certains de ses amis prisés de chasse pouvait s’avérer tellement acide qu’il pouvait ravager son consommateur de l’intérieur pour peu qu’il ne sache comment le préparer. N’ayant jamais vu de foie de renard de sa vie, elle avait écarté trois organes relativement proches de la description qu’on lui en avait faite de son menu. Plus que ravie de ne plus avoir à se servir de ses ongles démolis comme seul outil abrasif, elle s’improvisa un écorcheur, un couteau et un poinçon, taillés sur la roche environnante dans les os de l’animal.

Cela faisait cinq jours que ses pieds supportaient plus facilement les épines de pins que les éraflures de ses chaussures, aussi la fourrure et les tendons du renard lui fournirent un pagne et un soutien-gorge rudimentaire. Par simple fierté, elle choisit également de commencer un collier de dents avec une tresse de tendons. Elle vivrait désormais de la chasse.

Sa seconde proie fut moins glorieuse que la première, mais la plus grosse incisive de l’écureuil rejoignit la canine supérieure droite du renard. Encore emprunte d’une certaine coquetterie, elle trouva un moyen de se fabriquer une épingle à cheveux ornée de la touffe de poils de la queue du petit animal.

Forte d’une dizaine de jours d’expérience de chasse et d’une soif de sang inextinguible, Veranix tua un nombre considérable d’animaux sauvages, cherchant les proies les plus utiles au moment où elle s’élançait dans sa traque. Des petits rongeurs lui fournirent le matériel nécessaire à la couture de ses gants. Avec les os d’un loup, elle se fabriqua un grand poignard, ainsi que sa première pièce d’ « armure » : un pectoral formé de ses cotes, du bassin sectionné symétriquement, de tendons et de sa peau, orné au centre de la poitrine de trois vertèbres lombaires.

Elle put se procurer une grande quantité d’os de lapins, marmottes et autres lièvres, pour confectionner des protections pour ses jambes et ses poignets. Un jeune cerf lui donna tellement de fourrure par sa mort qu’elle put coudre dans le cuir ce dont elle avait le plus besoin pour sa protection : des cuissardes, taillées presque d’une seule pièce dans le dos de l’animal. Elle regretta de ne pouvoir garder sa ramure comme un trophée, mais profita de la structure complexe des cornes pour construire un sac de fortune, qui contiendrait ses outils et quelques une de ses armes, et accrocha une des dents les plus pointues qu’elle put trouver dans la mâchoire à son collier.

Son collier possédait à présent trois rangées de dents disparates, assemblées aussi symétriquement que possible. Au centre de la seconde rangée trônait une griffe de sa plus grande proie.

Le grizzli était pourtant docile, cherchant du miel dans un tronc creux. Les abeilles lui procuraient trop d’ennui pour qu’il n’accorde plus d’importance à Veranix qu’au rucher.

La lance de la chasseresse en quête de nourriture et de défi transperça sa patte arrière gauche, sur laquelle il s’appuyait pour chercher plus profondément dans le tronc. Dans un grognement, l’ours s’affaissa sur le côté. Profitant de cet avantage, Veranix sortit de son buisson, ses poignards retournés dans sa main, et couru vers la masse de poils informe qui se démenait pour se redresser. Arrivée à hauteur de sa proie, elle s’avança plus précautionneusement, s’apprêtant à lancer un de ses poinçons dans un des points faibles de l’animal.

Puis, dans un élan, l’ours se remit debout, la tête à quelques centimètres de celle de Veranix. La bête grogna puissamment, maculant le visage de la chasseresse hésitante de postillons collants. D’un coup de patte dans les côtes, il envoya Veranix s’écraser contre un bouquet de hêtres. En quelques pas titubants, le morceau de bois pointu toujours planté dans sa cuisse, animé par la rage légitime du dominant défié, le grizzli se dressa, agitant ses pattes terminées par une rangée de griffes menaçantes en direction de la chasseresse, et toutes les frondaisons de trembler sous son cri.

Le dos meurtri, Veranix tomba sur le côté pour éviter de se faire écraser. Elle tenta de se relever aussi vite que ses côtes malmenées lui permettaient, avant de percevoir une douleur fulgurante sur la joue droite. D’un revers de sa patte, l’ours venait de gratifier son adversaire d’une balafre sanglante, tailladant la chair aussi sûrement qu’une lame.

Hurlant de rage, la joue ruisselante, Veranix s’était redressée dans un réflexe, avant de lancer son poignard en direction de la tête de l’animal. L’os taillé transperça le crâne de l’ours, couvrant les feuilles du laurier qui courait sur le sol d’une pluie de petits pâtés blancs. Désireuse d’effectuer un travail propre, Veranix s’était alors redressée et, la démarche hautaine, avait tranché la gorge de la bête, encore debout sur ses quatre pattes.

Elle avait conservé ses plus beau trophées de cette chasse : un grande cape brune, terminée par le crane de l’ours sur sa tête, des épaulières creusées dans deux vertèbres et ornées de sa fourrure, de nouvelles chausses, des boyaux solides qui formaient la corde de son nouvel arc, des pointes pour ses flèches, la griffe à son collier et celles renforçant ses gants, et surtout une grande cicatrice sur la joue droite, de l’extrémité de ses paupières au milieu de sa mâchoire.
Sa frénésie meurtrière s’était éteinte avec l’ours. Elle passa les heures qui suivirent son combat à méditer sur sa nouvelle vie. Elle devait retrouver ce qui lui appartenait. Elle devait savoir où elle était, quand elle était, et ce qu’elle était. Ces réponses ne se trouvaient pas sous cette forêt.

Elle avait semé tant de mort dans les sous-bois. Elle songeait à la vie paisible que vivaient auparavant les animaux autours de la rivière, privés de l’oppression du prédateur suprême, prospérant dans la flore mirifique et généreuse. Elle avait laissé une longue trainée de sang sur son chemin,  qu’elle comparait inconsciemment à celle du garde devant la salle secrète de la bibliothèque, où les berges de la rivière, sombres et humides, seraient le couloir du sixième sous-sol, et les arbres autant de portes de la réserve abandonnée.

Cette confrontation lui avait fait comprendre qu’elle ne pouvait vivre pour la chasse. Désormais, elle se contenterait de chasser pour vivre.

Le seizième jour de sa nouvelle vie, elle avait appris à faire du feu en frottant deux pierres solides l’une contre l’autre pour obtenir des étincelles, suffisantes pour embraser un amoncellement d’herbes sèches et de petit bois. Elle conservait pour cela dans son sac une brassée de ses herbes, ainsi que les deux pierres les plus dures qu’elle ait pu trouver sur la berge.

Ayant changé d’avis concernant les préférences de ses proies pour la nuit, elle choisit de marcher le jour. Chacune de ses haltes, la première quand le soleil était au zénith, la seconde au moment de trouver un endroit pour dormir, était guidé par un rituel dont la régularité l’aidait à rester saine d’esprit.

Elle posait son sac dans une cachette à l’ombre, proche de la rivière, puis s’équipait de ses armes et partait en chasse. Elle ramenait ensuite son repas à sa cachette, commençait un feu sur les pierres à l’extrémité de la berge avec des morceaux de bois récoltés alentour, résidus du lit que la rivière avait quitté sous l’action du soleil. Après avoir mangé, selon l’heure, elle reprenait sa route ou entretenait son équipement avant de s’établir une couchette sous les arbres, protégée par ses fourrures.

Certaines fois, elle se devait de choisir ses proies, cuisinant maintenant certaines venaisons en associant ses anciennes et nouvelles connaissances en la matière, cet aspect culinaire de la chasse la satisfaisant pleinement. Quand elle endommageait son équipement ou ses outils, elle passait la journée suivante à chercher l’animal qui possédait les attributs qu’elle convoitait pour ses réparations.

Le matin, Veranix se levait peu après l’aube. Elle faisait ensuite sa toilette, profitant de la proximité de la rivière, puis consommait les reliefs froids de son diner, avant de ramasser son équipement et de reprendre sa marche.

Il lui semblait avoir marché toute une vie, ce qui n’était pas loin d’être la vérité. Quelquefois, la rivière formait une petite cascade, devant lesquelles Veranix s’émerveillait. L’eau ruisselait du haut des pierres, chevelure frémissante, peignée par les plantes sur le dos de la rivière. Elle passait sous des arcades de branchages, création des saules centenaires et autres hêtres majestueux, offrant à l’onde claire courant sur leurs pieds un abri aux yeux du ciel, des hommes et des dieux. Seuls les animaux et Veranix étaient autorisés par ses gardiens immobiles à visiter le sanctuaire de l’eau.

Des étangs, de plus en plus larges, jalonnaient la course de la rivière. Veranix leur faisait systématiquement honneur en y prenant un bain, instants de vide et de sérénité volés à sa vie de chasseresse. Le plus beau d’entre eux, aperçu le trentième jour de sa marche, était couvert des pétales de gigantesques merisiers autour de la retenue. La lumière filtrée par les cimes créait une ambiance tamisée, blanchie par les pétales et ternies par les troncs, ilot paradisiaque au milieu de la forêt sauvage. Ce jour-là, Veranix fut incapable de tuer son diner, se contentant de plantes comestibles qu’un mois d’observation de ses proies lui avaient fait découvrir, tant la douceur de l’instant avait déteint sur ses émotions.

Cependant, tant de distractions ne pouvaient l’éloigner de ses sombres réflexions concernant sa mort, ni ne pouvait influer sur sa ténacité. Elle devait marcher. Elle devait trouver quelqu’un. Chaque jour, Veranix se parlait à elle-même, aux arbres, aux pierres sur son chemin, pour ne pas perdre l’habitude de parler. Ne sachant pas ce que pouvait parler les habitants de la région où elle avait ressuscité, elle entretenait les deux langages qu’elle connaissait.

Quelques minutes par jour, sans signe avant-coureur, elle s’entrainait à marcher, de manière élégante, le port droit, l’allure hautaine, comme l’elfe fortuné qu’elle était avait appris dans sa jeunesse. Malgré sa démarche ordinairement furtive, la marche d’une chasseresse létale et efficace, courbée par la vitesse et le poids de son équipement, la violence des meurtres qu’elle perpétrait pendant ses traques, l’aspect menaçant que lui donnait son armure et ses armes, renforcé par son regard bleu, intense, glacial, ainsi que ses récentes cicatrices, notamment celle de l’ours, Veranix tentait de garder son ancienne éducation, adaptée à une vie facile dans une ville riche, relief de la civilisation à laquelle elle appartenait.

Son ancienne vie lui semblait si lointaine, tant elle s’était adaptée à la vie sauvage. Par un parallélisme qui s’était opéré dans son esprit, elle s’était attachée à cet état de chasseresse. Elle associait chacune de ses proies aux fortunés qu’elle allait dépouiller de leurs biens, à savoir leurs vêtements, leurs armes et leurs décorations, et par extension, leur nourriture, plus précieuse en cet instant que la plus précieuse des gemmes qu’elle ait pu voler dans sa carrière. La seule différence notable entre son métier de voleuse et son état de chasseresse était l’aspect systématique du meurtre de la victime. Sa volonté la poussait à agir encore en faveur de ses anciennes valeurs, par l’envie auxquelles toutes les autres priorités étaient subordonnées : retrouver la vérité concernant sa propre mort. Cette volonté excluait l’idée de mourir une seconde fois.

Sa capture par l’esprit de l’épée hantait ses nuits. La prison blanche immaculée, cette voix si puissante qui avait envahi chacun de ses sens, son impuissance quasi-totale, le sentiment d’avoir perdu jusqu’au droit d’exister… Souvent, elle mettait silencieusement en balance les conséquences de son retour chez elle. Si tant est qu’elle soit encore à son époque, sa maison était désertée depuis quarante jours, et elle doutait que la forêt se situe près de la baie de Shan Caudor. De plus, effectuer des recherches sur sa mort signifiait se rapprocher d’Hælistan, un détail plutôt dérangeant. En contrepartie, elle pourrait à nouveau profiter des ressources de sa famille, pour…

Elle hésitait souvent à propos de ses réels désirs. Retourner au quartier des Flèches d’Albâtre ? Mener de nouveau une vie sans encombre, tranquillement installée dans sa maison ? Cela lui semblait profondément irréaliste. Même si elle retrouvait son chemin, que pourrait-elle bien faire de comparable à sa nouvelle vie, dirigée par l’aventure, libre de toute contrainte ?

Un simple retour en arrière dans sa mémoire lui rappela comment les nobles des deux espèces étaient si pointilleux. Une vieille nantie l’avait, face à une petite assemblée de nobliaux, réprimandée à propos de ses tenues « inconvenantes », et de sa façon de gérer sa maison, souvent dans un désordre immonde, selon ses dires. S’en était suivi une longue tirade comprenant de nombreuses leçons sur la « vie », pour lesquelles la voleuse profondément vexée n’avait accordé que l’attention nécessaire pour acquiescer ou répondre brièvement aux bons moments du discours interminable de son interlocutrice.

Veranix n’aimait pas le vide, et ses appartements étaient alors remplit de plantes florissantes, débordant de leurs pots taillés dans les rebords de fenêtres pour serpenter sur les sols de la pièce. Elle possédait également de nombreux accessoires  d’ornement, incluant des lampes à sel tamisées, un imposant encensoir dans lequel elle faisait bruler une grande quantité d’herbes envoutantes, quelques chandeliers aux formes complexes et voluptueuses, ainsi qu’une collection de géodes et gemmes disposées savamment dans toutes ses pièces.

La critique de la vieille dame devait avoir débuté sur une remarque à propos de la tenue de Veranix, qui en cette période estivale ne se refusait pas des robes légères, souvent fendues, aux décolletées « outrageux », le climat maritime des contrées du sud offrant la plupart du temps des températures écrasantes aux heures les plus chaudes. Ne comprenant pas encore tout à fait le concept de pudeur des humains, la plupart de ses connaissances masculines appréciant visiblement au plus haut point le manque de cette notion chez elle, elle avait été alors exaspérée par le discours de la doyenne, se demandant alors qu’est-ce que la longueur de ses manches avait à voir avec les symboles volkiques de son grand encensoir. Les coutumes, traditions et autres codes de la noblesse l’agaçaient tellement.

A tel point qu’elle se rendit a la soirée suivante, chez cette mondaine, vêtue d’une robe blanche en soie fine, au décolleté le plus échancré qu’elle possédait, ouverte jusqu’au nombril et laissant ses jambes apparentes, aux bordures et épaules teintées d’or blanc. Un  vêtement traditionnel des iles elfiques d’Oros, qui lui avait été offert lors d’un séjour de vacances, et qu’elle ne portait ordinairement que lorsque personne ne pouvait la voir, tant son ami voleur avait argumenté au sujet de son « indécence ». Elle s’en servait simplement pour les jours de forte chaleur où elle ne quittait pas sa propriété.

Il ne serait jamais venu à l’esprit de la vieille dame d’empêcher qui que ce soit de porter un vêtement traditionnel de sa contrée d’origine. Veranix avait passé un moment délicieux à faire pâlir la plupart des invités, torturés par leurs sentiments pas toujours conformes à l’étiquette. Malheureusement, la petite sauterie s’était terminée trop tard, et tandis que l’on vidait un troisième tonneau de cidre, une femme jalouse de l’attention que son compagnon portait  à la partie ouverte de la robe de Veranix avait forcé cette dernière à assommer son assaillante d’un double coup sur les tempes, terminant rapidement le combat que sa rivale hystérique souhaitait tant.

Plus de rivales aux mœurs étriquées désormais. Seulement la forêt, la rivière et les bêtes, qui n’avaient que faire de la voir nue quand elle se lavait le matin.
La nuit tombait, et son feu grésillait agréablement. Son campement avoisinait une chênaie, et le petit bois qu’elle avait pu récupérer produisait de bien plus belles flammes que le pin qu’elle utilisait habituellement. Elle avait décidé de ne pas récupérer les ossements des deux lapins qui avaient constitué son repas, n’ayant plus besoin de se confectionner quoi que ce soit pour l’instant. Ses nouveaux gants en loir, renforcés par les griffes d’ours, outre leur douceur incomparable, étaient d’une résistance à toute épreuve. Une fois par jour, elle devait se tailler une nouvelle lance, mais celle du jour précèdent n’avait même pas servi, ses cibles étant trop petite pour être chassées autrement qu’à l’arc.

Son avancée était certaine, bien que presque indicible. Les berges continuaient de s’éloigner l’une de l’autre, et la trajectoire de l’eau se faisait de plus en plus droite. En somme, elle allait forcement rencontrer, un jour ou l’autre, une civilisation quelconque. D’après ses livres de géographie et d’histoire, les abords des mers et des fleuves étaient des lieux de prédilection à l’établissement de citées entières, l’abondance d’eau amenant à la fertilité, même dans les régions les plus froides des terres Sylphae.

Avant de se laver le lendemain, elle essaya de capturer les odeurs environnantes. Depuis peu, son absence totale de perception des odeurs la tracassait. Bien que cela ne la gêne en rien dans son activité de chasseresse, et pour autant que cela la surprenne, elle n’avait toujours pas recouvré le sens de l’odorat. Les blessures n’étaient pas grand-chose pour elle. Mais depuis sa résurrection, elle avait perdu la perception de ce qui faisait selon elle partie de la grande richesse de la vie, et la possibilité d’avoir perdu irrémédiablement l’un de ses sens la perturbait profondément.

Le quarante-huitième jour, peu après sa halte méridienne, elle marchait avec précipitation en direction de la grande  trouée lumineuse devant elle. La rivière s’écoulait dans une grande clairière, qu’elle n’allait pas tarder à découvrir.

Les clairières étaient pour elle une occasion rare : une grande partie du sous-bois, sans raison apparente, offrait un puits de lumière à ses habitants, permettant à une véritable toison verte de recouvrir tout le périmètre de l’ouverture. Veranix s’amusait à se rouler dans l’herbe, folle de joie, comme une enfant, chaque fois qu’elle avait l’occasion d’en traverser une. Les caresses des plantes filiformes sur tout son corps la rendaient chatouilleuse, et elle riait de bonheur un moment, oubliant chacun de ses problèmes.

Sa mémoire s’effaçait pour lui permettre de savourer un instant de détente merveilleusement agréable, après quoi sa volonté la replaçait sur ses jambes, prête à engloutir des lieues de marche sur les berges.

Veranix fut très surprise de découvrir la clairière qui se profilait devant elle. Une plage sablonneuse, entrecoupée de racines folles, bordait l’orée du bois. Quelques arbres téméraires trempaient leurs pieds dans l’eau de la surface d’un lac immense, s’étendant à perte de vue. Sortant précautionneusement des sous-bois de sa chère rivière, qui de toute évidence mourrait ici-même,  l’elfe était impressionnée par sa découverte, émerveillée par la pureté de l’eau.
Dans le ciel, à la fois face à elle, devant elle, et sur ses côtés, se dressaient des montagnes aux cimes enneigées. Sa forêt se trouvait dans le creux d’une grande vallée de cette chaine, et le lac se déversait surement plus loin devant elle, dans les replis de deux de ces monts. Malgré un grand soleil, les quelques pointes qu’elle pouvait apercevoir au loin arboraient un anneau fugace de coton de vapeur.

Alors, avec un pincement au cœur, elle put distinguer quelque chose qui réveilla en elle des sentiments oubliés. La chaleur d’une conversation. La sérénité d’un logis. Les hommes. Les elfes. La civilisation.

Un mur colossal avait été construit sur le versant sud de la montagne en face d’elle, sur la droite de son champ de vision. Elle n’en voyait pas le pied, qui devait se perdre dans la partie plus basse de la vallée, où le lac se déversait, tant l’édifice était immense.

Aucun signe apparent d’autres constructions près du mur, mais considérant la distance à laquelle elle se trouvait, il lui aurait été impossible de voir quelque chose d’aussi petit qu’une habitation. Seul le gigantesque mur, défiant les lois de la gravité, opposait sa masse à la lumière, et rien d’autre. Ce qu’elle avait d’abord prit pour de l’herbe, au-dessus de la crête de l’édifice, était en réalité composé des cimes de grands pins piqués dans le sol rocheux.

Construire un radeau pour traverser le lac lui semblait une tache trop lourde et trop longue pour une seule personne, pour un gain de temps incertain compte tenu de la forme de la berge, aussi Veranix entreprit de parcourir la distance qui la séparait des chutes du lac à pied.

Au crépuscule, elle avait tellement marché qu’elle en avait oublié son rituel de fin de journée. Elle préférait utiliser ses vivres de secours plutôt que d’arrêter de se rapprocher des chutes. Plus que tout, elle voulait connaitre ce qui se cachait au pied du mur, dans la vallée, après la cascade qu’elle entendait bruire au loin, et dont elle voyait l’embouchure dessinée nettement dans la ligne d’arbres devant elle.

Elle ne dormit pas cette nuit-là. Son but était trop important. Sans s’arrêter, la fourrure de ses cuissardes et de ses chausses blanchies par le sable, le souffle constamment sollicité par les grandes enjambées de chacun de ses pas, Veranix marchait aussi directement qu’elle le pouvait en direction de l’ouverture moins sombre dans ce qui restait de son horizon, maintenant qu’une nuit sans lune s’était abattu sur le monde.

A l’aube, elle pestait contre sa propre sottise. Encore loin des chutes, privée d’une nuit de sommeil et d’un repas, elle s’était tordue la cheville en glissant sur une racine dans le sable. Par sa précipitation, elle s’était entravée elle-même dans son avancée, alors que la descente de la vallée parallèlement aux chutes pouvaient s’avérer extrêmement compliquée d’après la hauteur des murs qu’elle avait aperçue et le bruit assourdissant que provoquait le déversement du lac pourtant encore a une bonne distance. Elle n’était pas en état de chasser quoi que ce soit, aussi se contenta-t-elle de cueillir quelques baies sur les buissons des fourrés alentour. Elle prépara un feu à la hâte à l’orée du sous-bois, avant de s’enrouler dans ses fourrures et de dormir d’un sommeil sans rêves.

Le soleil la faisait cuire dans sa couverture quand elle se leva. Surexcitée, elle vérifia que sa cheville fonctionnait suffisamment avant de s’éjecter de ses fourrures et de se jeter dans l’eau. Rafraichie, elle fourra sa couverture dans son sac, piocha au pas de course une grande quantité de fruits rouges dans les sous-bois, les engloutit sans même s’arrêter et se remit en route dans la direction de l’écume qui luisait sous un ciel bleu pastel.

N’ayant absolument pas tenu compte de ses instincts de survie, elle avait à nouveau marché la journée entière, et s’était retrouvée épuisée devant la cascade, grondant à en broyer ses tympans, l’écume masquant l’autre côté. Dirigée par la plus intransigeante des curiosités, elle repéra un rocher sur son coté du lac, élancé vers le vide, qui surplombait la vallée.

D’un élan, elle bondi sur la partie basse de la pierre. Rampant sur le roc humide, perchée au-dessus du vide, elle découvrait au rythme saccadé de son avancée une vue si réconfortante, si familière, qu’elle sanglotait à présent, appuyée contre le sommet de la pointe.

Sous elle, étalée au pied de la muraille de pierres sombres, s’étendait une ville humaine, des habitations, des fermes, des cabanes de bucheron, des tours, des manoirs fortifiées, des demeures élégantes, des murs d’enceinte autour de la cour d’un châtelet.

Alors que la scène s’éclairait de mille étoiles orangées, au fur et à mesure que le soleil se couchait sur la vallée, Veranix, accrochée sur son rocher, pleurant de bonheur, remplie d’espoir, s’endormit…

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MessageSujet: Persistances et éclats, Chapitre 4 : Maurennes   Lun 20 Avr - 5:52

« Et vous osez prétendre qu’aucun d’entre eux n’a jamais émis une seule théorie sur le fait qu’atteindre la vie éternelle pouvait créer de l’énergie plutôt que d’en coûter ? Oh, oubliez ce que je viens de dire…»

- Monologue d’Hecatriate, entrée XXIV.


Chapitre 4 : Maurennes











Veranix avait chaud. La nuit sans vent la dérangeait, tout comme la paille du lit qui grattait son dos, et elle transpirait dans ses couvertures. Mais elle était trop fatiguée pour y faire quoi que ce soit.

Doucement, sans doute pour ne pas brusquer son propre sommeil, Veranix se souvint alors que la situation ne pouvait être qu’anormale. Elle n’avait pas de paille dans son lit, puisqu’elle dormait dans la forêt, sous ses fourrures, qui par ailleurs était plus douces. Elle n’avait pas dormi dans ses fourrures, puisqu’elle s’était affalée sur le rocher qui surplombait la ville, près de la chute d’eau.

Elle ouvrit les yeux. Un toit.

Brusquement, elle se redressa. Assise sur un lit de paille posé a même le sol, elle avait dormi dans ce qui lui semblait être une cabane de bois. La minuscule fenêtre de verre, dans le mur contre lequel avait été poussée sa couchette, apportait un peu de luminosité à la pièce. Son sac, sa ceinture et ses armes étaient posés sur un banc constitué d’une unique planche clouée sur deux pièces de bois, devant ses pieds.

Elle retira sa couverture et s’assit sur le rebord du cadre de son lit. Qui que soit son hôte, il semblait relativement attentionné. Aucun des vêtements qu’elle portait ne semblait avoir été malmené, même si sa cape et ses épaulières qu’elle portait en s’étant endormie étaient avec ses affaires sur le banc. Elle se savait posséder un sommeil de plomb, mais de là à être récupérée de l’endroit où elle s’était endormie pour être transportée dans une autre habitation sans en avoir aucun souvenir…

Veranix s’en voulait profondément de sa perte d’attention. Si la malchance lui avait fait rencontrer une bête sauvage, plutôt que son hôte, elle ne donnait pas cher de ses chances de survie, réveillée en sursaut sur un piton rocheux, loin de ses armes, menacée de mort par la nature entière.

« Hey, c’qu’elle s’est réveillée, la d’moiselle ! » La voix bourrue et chevrotante en provenance de l’encadrement de la porte fit sursauter Veranix, plongée dans ses pensées. Elle n’avait pas vu le vieil homme entrer dans la pièce, et son second réflexe fut de tendre la main vers ses armes, quand la voix franche l’interrompit.

« Ho, du calme, la petiote ! J’viens pas t’manger ! » Et il partit d’un rire gaillard. « Alors l’Moreau ! Amène-t’y donc, sale feignant ! » Il quitta la pièce, sans doute à la rencontre dudit « Moreau ».

Pas rassurée pour autant, Veranix attendit de quitter son champ de vision, se leva, et empoigna un de ses poignards avant de le cacher à l’arrière de sa cuisse.

Le vieil homme revint dans la chambre de sa démarche lente et mesurée, s’appuyant souvent sur une canne noueuse, les yeux posés sur Veranix, regard qu’elle lui rendit. Les cheveux bruns, grisonnants, une magnifique moustache sous ses narines, la peau couverte de rides et de vieilles cicatrices, ses yeux disparaissaient dans une broussaille de sourcils, lançant un regard sympathique, joyeux. Il semblait s’intéresser grandement à elle, comme à une perle précieuse trouvée dans la vase. Il se tenait légèrement courbé, poids des ans sur son dos, et revêtait un pantalon de cuir grossier, une chemise de lin et une redingote, portant à ses pieds de gros sabots vernis.

Un second homme, bien bâti, presque trop grand pour le plafond de la cabane, franchit la porte en se baissant. Habillé comme le vieil homme, a l’exception d’un gant solide a sa main droite et de chaussures de cuir beige, il arborait une moustache encore plus foisonnante. Les deux hommes portaient tant de traits physiques communs, qu’elle ne put nier qu’ils soient père et fils.

Veranix se tenait face à eux, immobile, le port le plus droit possible, les mains sur le côté, se laissant observer.

Rompant le silence, le fils l’interrogea : « Tu as faim ? ». Oui. Elle n’avait presque rien mangé ces derniers jours, portée par l’idée de trouver la ville sous la vallée.
Elle acquiesça, hochant la tête sans un bruit.

- C’est-y pas parfait, mon gars ? On allait s’servir la bibine avant d’passer à table ! » Balança la voix tonitruante du père. « Comment qu’tu t’appelles donc ? »

- Je m’appelle Veranix, dit-elle timidement. »

- Ho ho ho, elle parle ! Ptet ben qu’pour une fois, t’avais raison, l’Moreau ! Allez viens, t’as l’air de crever la dalle ! »

Veranix ne bougea pas d’un pouce, questionnant du regard alternativement les deux compères.

- Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que je fais chez vous ? »

- Ça, c’est assez long à expliquer, répondit le fils. Tu préfères pas manger un peu pendant qu’on en parle ?

Hochant les épaules, Veranix se laissa convaincre par son estomac et par les deux bonshommes : « Si. » Ils hochèrent la tête et sortirent de la pièce. Elle faisait confiance à ses hôtes temporaires. Rien ne laissait paraitre une quelconque malveillance chez ces deux paysans, qui de toute évidence n’avaient été portés que par de bonnes intentions en la logeant chez eux.

La seconde des deux pièces de la cabane, aussi large que sa chambre, était remplie de peaux de vache posées sur des barres de bois, de lanières de cuir et d’outils en métal qu’elle ne connaissait pas. Une petite cheminée ouverte dans le mur possédait une grille de fer noircie par les flammes, sur laquelle reposaient un marteau de tailleur et quelques clous. Des étagères remplies de couteaux, d’écorchions et autres instruments de torture trônaient en face de l’âtre.

Dehors, sur une petite terrasse devant la cabane, les deux hommes acheminaient sur une table en bois dégrossi les composants de leurs repas, provenant d’un chariot à bras callé contre un des piliers de la terrasse. S’installant sur une souche en face d’une écuelle, le grand gaillard attrapa la bouteille de vin salie par la poussière et les voyages, et s’en servi une bolée. Le vieil homme fit de même, disposant au préalable des morceaux de pain dans son écuelle. Même s’il s’agissait d’un frugal repas de paysan, Veranix ne pouvait s’empêcher d’y voir un certain raffinement. Du bœuf séché constituait la suite du menu, accompagné de grandes tranches d’un fromage salé, coupés dans une meule qui devait lui arriver à la taille quand elle était entière, et de grandes rasades du vin qu’avait inauguré le plus jeune des deux.

Veranix, peu portée sur l’alcool, impressionné par la richesse de son repas, avait à peine touché au morceau de bœuf dans son écuelle. La pointant de son couteau, interrogateur, le plus grand l’encouragea : « Et bé, va ! C’est du jambon d’nos bœufs, ça. Lui, il est d’l’année dernière, et j’ai les plus belles bêtes d’Maurenes, et sur ’ment de toute les Merigées, ça j’peux l’dire. Tu peux y aller, hein ! »

Cet homme avait le don de faire taire la volonté au profit de la faim. Elle entama la découpe de sa part, précautionneusement, avec le couteau qu’on lui avait donné. Puis, elle jeta un œil sur le grand gaillard, qui à présent arrachait des morceaux de viande d’un os de jambon avec les dents. Veranix décida d’employer la même méthode, puisqu’après tout, il s’agissait de la plus efficace. Au diable les manières.

C’était le meilleur repas qu’elle faisait de toute sa nouvelle vie. Les saveurs complexes du fromage, la salaison méticuleuse des pièces de bœuf, l’ivresse que lui procurait le seul verre qu’elle ait bu à cette table, tout l’enchantait, et si elle avait été seule, elle se serait surement mit à rire sans raison.

« Alors, lança le vieil homme, moi j’suis l’Edgard, et lui c’est mon fils, le Moreau. On est des éleveurs, tu vois. On fait paitre nos vaches su l’flanc d’la montagne, jusqu’à la cascade que t’as vue. La cabane où on est, c’est là qu’on s’occupe de dépecer les bêtes, su’ la terrasse, et qu’on prépare la peau et l’cuir. On allait dormir là pasqu’on était trop loin d’la ferme pour rentrer avant la nuit, alors l’Moreau a vu qu’y avait un truc qui bougeait sur la Dent. T’sais, le rocher au d’ssus d’la cascade.

- Pis du coup, enchaina le Moreau, j’me suis dit : « Ho bon dieu, elle va s’tuer ! » Du coup j’ai couru ou qu’on peut se mettre sous la Dent, pis j’ai crié. L’vieux, y t’avait même pas vu. Pis bon, tu bougeais pas, alors j’me suis fait « La cascade elle doit l’empêcher d’m’entendre ». Du coup, bah, j’suis monté, et quand j’suis v’nu, tu dormais su’ l’caillou, comme ça. T’était morte s’tu tombais, tu sais ? Y’a plein d’caillasses en d’sous, et…»

Pendant leurs récits, Veranix s’empêchait de rire aux éclats en observant leurs moustaches trembloter au rythme de leurs paroles. Elle n’avait pas l’habitude de boire, et un seul verre de cette « bibine » l’avait rendue pompette pour la fin de la journée.

- Apres, beh j’ai essayé d’te récupérer sans t’faire tomber, et comme tu bougeais pas quand on t’appelait, j’t’ai tapoté pour qu’tu bouges tu vois. Mais c’était juste pour qu’tu t’réveilles, hein ! »

Veranix sourit en voyant la timidité colorer le visage de ce grand costaud, levant ses mains pour s’excuser, ces mains qui devait surement transporter les carcasses de ses bœufs, vêler ses vaches et découper la viande.

-Du coup j’suis allé su’ l’rocher, pis j’t’ai porté jusqu’à la cabane. Y’avait tes affaires à côté, alors j’l’ai ai prise aussi. »

-C’est toi qui t’es fait tous ces trucs en os ? Questionnait Edgard. Et l’gros collier ?»

-Oui. »

-Et c’est d’la belle fourrure tout ça. C’est toi qu’as cousu ? »

-C’est moi qui ai tué, et qui ai cousu, en effet. Je vis dans cette forêt. »

Le Moreau, le regard grave, hochait la tête. Edgard semblait intrigué par l’elfe, et ne cessait de l’observer.

- Tu t’caches de quelqu’un, c’est ça ? Ho dit rien, j’veux pas savoir. L’Moreau et moi on préfère éviter les noises. Comme ça personne nous fait d’misère. Par contre, s’tu veux continuer à vivre dans la forêt, tu peux utiliser les cabanes qu’on a, autour d’nos pâturages. Y’a souvent des bêtes sauvages ici, et c’est pas pasqu’on leur fait peur qu’y bouffent pas d’temps en temps une génisse qui peut pu bouger. Ces saletés d’loups. Mais bon, vu qu’tu fais ça plutôt bien, ça t’dirait rester dans l’coin ? Y’a des gars en ville, sont pas très nets mais y achètent les peaux d’bêtes sauvages, et ça paie bien, y parait. »

La proposition l’intéressait. D’après leurs dires, la ville de Maurennes, dans la vallée, était située dans la chaine montagneuse des Merigées, en plein centre des Terres Sylphae, à quelques centaines de lieues au nord-est de Shan Caudor. Elle allait avoir besoin d’un moyen de déplacement, et pour cela, il lui fallait de l’or. Voler un cheval dans les Merigées relevait du suicide, tant les chevaux étaient rare dans cette région, dressés exclusivement pour leurs maitres, et gardés avec plus de précautions que l’or.

Voler les habitants de Maurennes lui semblait par ailleurs irréaliste. Elle ne connaissait rien de la ville, de ses habitants, aux habitudes sans aucun doute bien différentes des nobles d’une grande cité du Sud. En plus de cela, elle ne disposait ni de son matériel, ni de lieu sûr à l’intérieur des murs pour déposer son butin.

- J'ai besoin de rester dans cette région pour un temps, déclara-t-elle à l'intention d'Edgard. Je chasserai près de vos terres. Mais quand je le devrai, je partirai. Quand pouvons-nous voir ces hommes ?

* * *

Ils avaient pris la route pour la ferme des vachers, construite à l'extrémité des pâturages, le Moreau poussant le chariot remplit des pièces de cuir qu'il avait traité la semaine précédente. Arrivés à destination, ils attendirent que le soleil soit sur son déclin pour descendre en direction de Maurennes. Le repaire des receleurs se situait beaucoup plus bas dans la vallée, dans la partie inférieure de la ville.

Apres une bonne heure de marche, ils atteignirent les premières masures. Veranix était enchantée de retrouver la forme rassurante des pâtés de maison, les masses de pierres et de chaux des habitations des hommes les moins fortunés, s'étalant le long de grandes allées de terre battue. Les quelques passants jetaient à Veranix des regards a la dérobée, et elle pouvait apercevoir certains d'entre eux la designer du doigt en chuchotant.

Ils longèrent des enseignes fermées, leurs propriétaires ayant rejoint la taverne, des tavernes animées, bondées d'ivrognes bruyants, et d'autres bâtisses suspectes, accueillant certains ivrognes légèrement moins bruyants.

Ils arrivèrent à destination sans encombre. Les passants évitaient soigneusement de croiser leur route, et aucun gêneur ne troubla leur marche dans les bas quartiers, ce que Veranix attribuait à une certaine prudence face à l’inconnu. La masure dont ils franchirent le pas était située dans une ruelle discrète, à l’écart des tavernes bruyantes et des paysans ivres.

Veranix entra dans une pièce au plafond bas, a l’atmosphère suffocante, la chaleur de l’été s’engouffrant à travers les planches du mur et du sol, saturant l’air d’humidité et de poussière. Deux torches au mur restaient insuffisantes pour affronter dignement l’étreinte de la nuit et la noirceur du bois goudronné.

Sur les murs trônaient divers trophées de chasse, chacune rappelant à Veranix un épisode de ses propres traques. Une gigantesque ramure de cerf, entière, touchait de sa pointe la chaux du plafond. Deux  têtes de loup, le regard hargneux, pointait leurs crocs aux visiteurs. Une douzaine de têtes de visons et autres fouines formaient une couronne au faciès agressif d’un tigre des neiges. Veranix avait tué beaucoup de loups, mais n’avait jamais vu une seule de ces bêtes magnifiques. La présence de celle-ci avait touché son orgueil. A son plus grand étonnement, elle était jalouse des chasseurs qui avaient pu ravir sa vie au si gracieux animal.

Veranix trouvait sa tenue adéquate dans ce genre d’endroit. Malgré son port gracieux et sa démarche provocatrice, qui pouvaient rappeler son passé de bourgeoise, son armure toute en fourrures crues renforcées d'os, ses bras et ses jambes ceints de bracelets des ossements de ses victimes, son collier à triple rangée de dents, son visage balafré ou luisaient deux gemmes azur taillées en un regard glacial couronné par deux traits d’or fin, entourée de sa crinière scintillante sous la lumière des torches, jouant avec le creux de ses genoux à chaque pas, entraient en parfaite harmonie avec la décoration.

Dans le fond de cette pièce vide de meubles, un comptoir déformé par le temps gardait une petite sonnette en étain et un classeur de cuir sur lequel trônait une plume surdimensionnée.

Veranix saisit le martelet qui avait déformé la cloche de la sonnette au fil des ans. Contemplant les trophées sur les murs, elle jaugeait les compétences des chasseurs avec lesquels le comptoir traitait.

Puis, elle reposa le martelet sur le comptoir et se mit à égrener les dents de son collier.

Elle les battait tous. La forêt était son territoire. Aucune bête n’était assez forte pour lui résister. Aucun traqueur ne pouvait prétendre au quart de ses capacités. Elle tuait vite. Elle tuait ce qu’elle voulait. En chasse, elle ne craignait pas la fatigue, pas plus que ses blessures. En quarante jours, une centaine d’animaux étaient morts de sa main. Renards, écureuils, loups, lièvres, cerfs, sangliers, tous cédaient à ses lames et ses flèches.

Les rares chasseurs de Shan Caudor n’étaient que des vantards orgueilleux, racontant à qui voulait l’entendre la prise de leur vie les ayant poussés au bord de la mort, ou leurs traques éprouvantes de semaines entières à pourchasser le plus bel animal qu’ils n’aient jamais chassé. A présent, plus aucun ne pouvait prétendre à une once de crédibilité de sa part.
Avec insistance, Veranix choqua la sonnette. Quelques instants plus tard, la porte en face d’elle grinça, et une masse de muscle franchit l’obscurité de l’encadrement pour poser ses coudes sur le comptoir, face à la chasseresse.

« Qu’est-ce qui vous amène ? »

Son affaire lui rapportait, à en juger par le médaillon en or accroché a une longue chaine du même métal, autour de son cou, et de la qualité du cuir et de l’étoffe de son manteau. Veranix reconnu le poil qui composait ses gants, couvrant les épaules de l’homme d’une toison d’argent fumé, comme de la peau de vison, une créature rare et difficile à capturer. Il portait une ceinture aux multiples anneaux dorés, et l’ouvrage d’un pommeau brillait d’entre les plis du cuir.

L’homme, bien bâti, sûrement bon bretteur à en juger par la cicatrice rectiligne entre son pouce et son index, preuve de nombreuses années passées à dégainer et rengainer son arme, pouvait se défaire d’éventuels voleurs intéressés par son or ou sa marchandise. Mais que pouvait faire un seul homme face à une attaque organisée, un pillage en règle que les rumeurs disaient fréquentes dans les montagnes du nord ?

« Je chasse dans les montagnes. Une connaissance m’a parlé de vous. Il parait que pouvez trouver des acheteurs pour la fourrure de mes proies. »

- En effet, c’est mon métier, répondit l’homme avec un grand sourire, découvrant une rangée de dents parfaitement entretenue. Venez, nous allons discuter de cela, derrière. »

Veranix ne bougea pas d’un pouce.

« Comme vous voudrez, dit-il en se fendant d’un sourire encore plus large. »

- Que vouliez-vous me montrer dans la pièce d’à côté ? » lâcha la chasseresse intriguée, après quelques secondes d’un silence pesant.

S’asseyant sur l’unique chaise derrière le comptoir, face au classeur ouvert, l’homme toujours souriant répondit : « Vous savez, je n’achète pas n’importe quoi. Mes clients sont généralement exigeants, et recherchent de quoi confectionner les meilleures étoffes possibles. En général, ils sont également peu regardant au niveau du prix, tant qu’ils sont satisfaits. Mais cela veut dire que je ne n’achète pas tout ce que vous pourriez me fournir. Seulement les plus belles pièces. »

Il désigna la porte de derrière : « La dedans, j’ai ce que me rapportent les chasseurs qui traitent déjà avec moi. Je ne voulais que vous faire part de la qualité que j’exige de mes fournisseurs. Vous avez de quoi me montrer ce que vous proposez ? »

Veranix se méfiait du manque de méfiance de l’homme. Elle contractait autrefois avec de nombreux receleurs, la plupart de ses trouvailles n’ayant aucune place dans sa maison. Elle gardait chez elle uniquement les fruits de vols motivés par son simple amusement ou une vengeance symbolique à ses yeux. Souvent, les receleurs lui faisaient parvenir des contrats qu’aucun autre grand nom du métier n’avait pu remplir, et qu’en désespoir de cause les « clients » lâchaient à leurs « vendeurs » favoris. Le cercle du banditisme restait fermé, chaque information sur chacun des membres de ce genre de trafic pouvant coûter cher ou rapporter gros, selon le point de vue. C’est pourquoi Veranix n’acceptait que rarement ce genre de contrats : elle ne voulait pas faire partie intégrante de la grande économie du vol qui coulait dans les ruelles les moins bien éclairées des plus importantes cités de Sylphae. Si elle devenait trop populaire auprès de ses contractants, elle coupait tout contact avec eux, s’effaçant de leur réalité un moment.

Tous les receleurs possédaient de bons moyens de protection. Que ce soit le simple secret, une excellente couverture, de grands coffres forts ou une armée de garde, aucun bon receleur ne laissait à ses « partenaires commerciaux » l’occasion de prendre une part plus grande que la leur dans leurs transactions. Veranix n’avait jamais tentée de voler n’importe lequel d’entre eux, l’argent qu’ils gardaient ne l’intéressant pas, mais aucun de ceux qu’elle connaissait ne laissait sa fortune sans surveillance une seule minute de sa vie.

A côté de l’environnement qu’elle connaissait, son interlocuteur semblait insouciant et même sympathique. Ordinairement, ces « commerçants » évitaient d’afficher les fruits de leur activité sur leurs murs, et choisissaient minutieusement leur point de chute, utilisant pour la plupart une couverture banale comme une épicerie, un couturier…

« Je voudrai d’abord voir ce que vos chasseurs tuent et vous apportent, lâcha froidement Veranix. Je vais vous suivre. »
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MessageSujet: Persistances et éclats, Chapitre 5 : Raison   Ven 24 Avr - 6:29

«  Tant de morts... Le temps détruit tout. Je ne souhaite l’immortalité à personne. Il s’agit d’une épreuve bien trop douloureuse pour être souhaitée à quiconque. »

- Monologue d’Hecatriate, entrée I.


Chapitre 5 : Raison






Cela faisait près de trois mois que sa vie lui avait échappé. Autrefois riche oisive et désabusée aux distractions peu conventionnelles, elle s’était à présent installée dans une condition de chasseresse demi-sauvage, sorte de trappeur létale, recluse dans les profondeurs des bois, dominant sa forêt comme un gargantuesque cheptel.

Jorhein avait eu l’air d’apprécier la qualité de la peau de ce qu’elle utilisait comme couverture. Depuis, elle lui apportait les plus belles pièces qu’il n’avait jamais possédées. Elle amassait ainsi, sans jamais en dépenser un sou, une petite somme en pièces d’or. Ses proies, en plus de ses besoins en nourriture, fournissaient désormais la monnaie d’échange pour son futur matériel de voyage.

Il lui était hors de question de retourner à Shan Caudor. N’ayant pas la témérité des hommes vis-à-vis de l’étrange et de l’inconnu, qui les avait de tout temps mené aux plus glorieuses réussites mais également aux désastres les plus ravageurs, l’idée de se rapprocher de l’épée la perturbait et l’effrayait. Elle se surprenait parfois à scruter le ciel pour vérifier qu’elle ne se dirigeait pas vers le sud-ouest, et empruntait parfois des sentiers tortueux, allongeant sa route simplement pour éviter cette direction. Le simple souvenir de l’emprise de l’esprit de l’épée sur le sien déchirait son contrôle de soi, la portant proche de la crise de nerf. Panique.

L’alternative qui s’offrait à elle était insolvable. Elle pouvait tenter de découvrir les raisons de sa mort, connaitre les desseins d’Hælistan, et surtout comment elle s’était retrouvée dans une forêt sauvage des Merigées. Autrement, elle pouvait choisir d’oublier, de fuir, et simplement vivre, le plus loin possible de cette puissance mystérieuse qui avait joué avec sa propre existence aussi facilement qu’un enfant jette une pierre dans la rivière pour s’amuser des remous.

Les fermiers disaient vrai : les bêtes sauvages s’en prenaient très souvent à leur troupeau. Des hordes de loup prenaient d’assaut les têtes de bétail isolées, scindant les petits groupes de vache en les faisant fuir. Les bêtes les moins rapide se faisaient assaillir et mourrait sous les coups d’une demi-douzaine de loups, labourant leur échine, déchiquetant leur flancs a coup de crocs. Veranix avait pu assister à la mort d’un taureau boiteux bien que solidement bâti, dans une brume cramoisie, l’animal se démenant, écrasant des os, trouant la chair des pointes de ses imposantes cornes, encornant deux de ses assaillants malgré sa jugulaire transpercée, maculant de sang les longs poils de son cou.

Neuf loups avaient fait fuir les quelques vaches en sécurité autour du taureau. Le premier avait encaissé un coup de corne qui avait traversé sa poitrine et l’avait envoyé s’écraser sur le sol a quelques mètres de là. Un second d’entre eux se fit broyer la patte par les sabots du taureau, qui l’avait alors piétiné jusqu’à la mort. Des survivants, deux autres reçurent des blessures des cornes et un troisième perdit l’usage d’une de ses pattes antérieures. Ils moururent peu après le taureau, transpercés par les flèches de Veranix.

Le comportement des animaux de cette forêt ne correspondait pas à ce que Veranix connaissait d’eux. L’agressivité des loups était sans pareille. Le dernier qu’elle acheva après l’attaque du taureau, la patte broyée, le crâne défoncée sous un coup de sabot, tenta de se jeter sur elle et de mordre frénétiquement. Même son grizzli n’avait pas fait preuve d’autant de férocité.

L’or qu’elle amassait dormait près d’une cabane des deux fermiers, dans un ancien terrier creusé au pied d’un des murs. Aussi incongru que puisse être cette cachette, un nombre considérable d’années passées à voler des choses lui avaient appris que personne ne fouillait consciencieusement des cabanes de fermiers pour y trouver de l’or, d’autant plus que la population de Maurennes transpirait l’honnêteté de l’homme simple. Une telle communauté ne pouvait se permettre ce genre de nuisance.

Quelques trappeurs avaient un jour contesté son droit à chasser dans ses bois. La pointe d’une de ses flèches d’os, perchée sur son arc tendu, avait convaincu le chef de la bande de se contenter des flancs de la muraille, son œil lui important finalement plus qu’une parcelle de forêt.

Rafale, qu’on l’appelait. Rafale n’aimait pas qu’on lui tienne tête. Rafale n’aimait pas avoir à quitter ses habitudes et ses sentiers favoris parce que quelqu’un lui avait dit de le faire, d’autant plus qu’il s’agissait d’une femme et d’une étrangère. C’est pourquoi Rafale et ses compagnons traquèrent la prétentieuse « chasseresse » au cours d’une battue. Rafale détestait le sentiment d’humiliation.

La  battue s’était éternisée jusqu’au crépuscule. Au grand dam de Rafale, ils ne trouvèrent aucune trace d’elle. Aucun reste de feu, aucune flèche perdue, aucune empreinte de pas, pas même un morceau de fourrure accroché aux branches.

Rafale manqua perdre le contrôle de ses sphincters au moment où une lance aussi grande que lui se ficha dans un craquement au-dessus de sa tête, transperçant le tronc de l’arbre contre lequel il s’appuyait. Alors qu’il se tournait prudemment sur le côté, un carreau effilé troua le cuir de ses braies en se plantant dans le bois, éraflant la peau de sa cuisse à quelques centimètres de son entrejambe. Un autre s’appropria une mèche de ses cheveux. Le choc de la pointe résonna à l’oreille de Rafale comme un avertissement. Rafale n’était pas assez idiot pour ignorer cet ultimatum et risquer que des hommes meurent dans la poursuite de Veranix. Contrôlant ses tremblements, il sonna la fin de la traque.

Le dernier chasseur de Maurennes que Veranix vit sur « ses » terres se justifia à grand cris qu’il rendait une simple visite au Moreau, de peur de subir la perte d’un membre utile. Depuis, elle ne revit personne s’aventurer à l’est des pâturages. Edgard l’avait même informé que certaines de ses connaissances parlaient d’elle à la taverne comme d’une sauvage dangereuse rôdant dans les bois du lac, région que les chasseurs évitaient désormais, par sécurité.

Souvent, Veranix pensait à la façon dont elle appréciait sa nouvelle vie. Elle s’était tellement installée dans ses nouvelles habitudes de chasseresse, qu’elle en oubliait parfois pourquoi elle chassait. Ce fut une de ses traques qui le lui rappela, de façon brutale.


La lance frôla l’encolure du cerf, se perdant dans les fourrés dans un concert de craquements. L’animal, extrêmement rapide, s’élança alors droit devant lui, arrachant l’humus frais sous ses pas précipités. Subjuguée par cette vitesse, Veranix resta un moment sur place, le temps de finalement comprendre que si elle voulait ce cerf, il lui faudrait courir vite, longtemps, et, pourquoi pas, commencer tout de suite. Suivant les traces profondes qu’imprimait l’animal dans le sol, elle ne put s’empêcher de trembler d’émotion au sujet de cette vivacité dont l’animal avait fait preuve. Elle était certaine de ne pas avoir été vue par sa proie, certaine d’avoir visé la jugulaire, certaine d’avoir réalisé un lancer précis et silencieux. Pourtant, au dernier instant, le cerf s’était élancé en avant, courbant la tête pour esquiver la lance. A ce titre, elle considérait l’animal comme la bête la plus réactive qu’elle ait jamais chassé. A ce titre également, elle se devait de le tuer.

La piste du cerf était longue, plus longue qu’aucune piste qu’elle ait eu à suivre auparavant. Essoufflée par sa traque, elle le retrouva, s’abreuvant dans un ruisseau. Prenant soin de reprendre ses forces à l’écart, elle s’approcha de nouveau, prête à décocher sa flèche. Cette fois, Veranix ne voulait pas risquer de le manquer, mais il fallait que sa blessure le handicape suffisamment pour qu’elle puisse le suivre plus facilement. Elle visa la cuisse. Si la pointe se fichait entre le muscle et l’os, près de l’articulation, les mouvements du cerf déchireraient les tissus, le privant de sa patte arrière pour de bon.

Elle tira. Ce qu’elle vit défia son imagination.

Suivant sa flèche du regard, elle eut l’impression qu’elle ralentissait, au fur et à mesure qu’elle s’approchait de sa cible. Il lui arrivait d’avoir l’impression que ses combats se déroulaient plus lentement que la normale, tellement elle était concentrée sur l’action. Mais cette impression ne prolongeait pas au point que le temps s’arrête.

La flèche s’était figée à quelque centimètre de la cuisse de l’animal, qui semblait ne pas s’être aperçu du danger et continuait à boire. Stupéfaite, Veranix contemplait la scène. Puis, brusquement, un déclic se produisit dans son esprit. « La magie. ». Elle n’aimait pas la magie, pas plus que les magiciens, et ses expériences récentes ne pouvaient que renforcer sa réticence à ce propos. De plus, elle connaissait ce sortilège, et la personne qui l’avait créé.


La magie ne l’avait jamais attirée dans son ancienne vie. Les mages n’avaient pas grand-chose d’intéressant à voler, si ce n’était quelques artefacts précieux et grimoires encombrants. Un marché certes lucratif, mais Veranix n’en avait cure. Elle les considérait simplement comme quelques excentriques nantis d’un pouvoir presque utile, rien de plus. Pourtant, Shan ’Caudor possédait une académie de magie respectable, qui proposait chaque année une exposition des plus belles créations de ses élèves, mestres et chercheurs. N’y ayant jamais assisté, ce qu’elle en connaissait se limitait aux récits fébrilement racontés par une de ses connaissances passionnée par les mages, et aux jeux de son et lumières visibles depuis n’importe quelle fenêtre un peu haute de la cité.

Une seule fois, elle s’était laissé convaincre par cette même connaissance de l’accompagner pour admirer les démonstrations des érudits, Veranix ayant commis l’erreur d’avoir laissé croire à ce fanatique qu’elle appréciait également ce genre de divertissement.

L’exposition commençait par les prouesses des plus jeunes, où elle put admirer un gigantesque phénix de flammes porté par les mains de trois charmantes têtes blondes, surveillées de près par un mestre souriant, la création de sculptures de glaces complexes et éphémères, la surprenante capacité d’un jeune humain d’une vingtaine d’années à soulever l’estrade entière au-dessus du sol par sa simple volonté, et la force télépathique d’un elfe a l’allure maladive, qui raconta l’histoire de l’enfance d’une des dames de l’assistance, avec tant de précision que son mestre dû le faire taire, la personne sondée s’étant mise à fondre en larmes dans un silence gêné.

Puis vinrent les conférences de chercheurs,  si instructives que Veranix luttait contre un sommeil inexorable à mesure que l’ennui l’engloutissait dans ses rets. Ses assoupissements étaient perturbés par les ponctuelles démonstrations de sortilèges complexes à l’utilité indéterminée, illustrant des théories parsemées de termes farfelus par des effets de lumière de toutes les couleurs.

Puis vint le tour de Reginald Deferius. « Un des Grands Mages de la cour », d’après son ahuri de comparse. Il aurait acquis récemment le titre de mage-parangon, un honneur réservé aux plus puissants arcanistes du pays. Veranix en savait peu sur la magie, mais elle connaissait suffisamment l’Ordre pour savoir que sous cette appellation orgueilleuse se cachait une position influente a la cour et parmi le reste des sorciers, bien que peu de pouvoir réel. Elle avait plutôt conclut qu’on lâchait simplement aux plus dangereux spécimens un titre prétentieux et une once d’influence politique pour qu’aucun d’entre eux n’aie l’idée d’incendier, au sens propre du terme, les membres du gouvernement, pour faire valoir quelques privilèges.

Reginald commença un discours qui réveilla Veranix : Des mots ! Des vrais ! Trop heureuse de pouvoir entendre une langue connue discourir sans monstruosités vocales au nombre de syllabes quasi-illimité, elle avait décidé de prêter attention à l’explication du théoricien, au moins jusqu’à ce qu’elle le trouve ennuyeux, comme ses précédents collègues.

Sa théorie et son travail portaient sur la recherche en matière de protections magiques, et bien que Veranix ne compris pas tout, il lui sembla assimiler que Reginald avait simplement trouvé un moyen fiable d’employer la magie pure pour se protéger de toute attaque physique, comme d’un bouclier invisible, avec une consommation d’énergie raisonnable.

Le seul évènement qui marqua son esprit fut la démonstration de ses résultats. Un des mestres subit une véritable pluie de feu sous une carapace magique, sortant indemne de l’enfer artificiel qui s’était créé autour de lui. Un autre stoppa de la même manière une lance projetée sur lui par un des gardes de l’académie, réduisant l’arme en copeaux qui se mirent à pleuvoir doucement à ses pieds, près du point d’impact.

Ce fut ce jour que Veranix reconnu l’utilité de la magie, et compris les raisons d’un encadrement rapproché de ce genre de fous.


Sous ses yeux, lentement, sa flèche se mit à se désagréger.

Au diable sa prise ; Trop perturbée par ce qu’elle venait de découvrir, elle s’approcha du cerf, à découvert, en direction des restes de sa flèche. L’animal releva la tête, puis retourna à sa boisson, ne lui accordant pas plus d’importance qu’un insecte sur sa croupe. Elle se mit à palper l’air autour d’elle, comme l’aurait fait un aveugle incapable de se représenter son espace proche, pour tester la résistance du bouclier invisible.

Rien ne semblait décidé à entraver sa progression. L’indifférence du cerf échauffait son orgueil de chasseresse. Si elle ne se cognait à aucun mur invisible, si aucune force ne la repoussait, comment le cerf se sentait-il en sécurité ? Elle traversa la rivière et parvint à hauteur des débris du projectile, sans rencontrer de résistance.

Le cerf restait pleinement captivé par l’onde sous ses lèvres. Du moins jusqu’à ce que Veranix sorte une de ses dagues. Décidée à tester par elle-même la présence du mur magique, elle s’élança vers l’encolure du cerf, perfora la jugulaire de sa proie avec assurance, déchirant nerf et tendons jusqu’à faire ressortir sa lame de l’autre côté du cou. Dans une tentative d’échapper à la mort, le cerf paniqué s’élança dans la direction opposée à son agresseur. Son premier bond l’envoya s’écraser dans les graviers de la berge, ses pattes antérieures refusant de porter son poids. Agité de soubresauts, il cessa bientôt de réagir.

Satisfaite, Veranix s’adonna à son rituel fétichiste en décrochant une dent de la mâchoire du splendide animal, et considéra les alentours. Elle envisageait mal qu’un simple cerf soit capable de magie, aussi l’origine du bouclier qui lui offrit un semblant de sursis devait être extérieure, et surtout se trouver très proche. Parmi tous les discours rébarbatifs au sujet de la magie, elle avait retenu quelques informations cruciales, comme la nécessité de la proximité de l’effet du sort de son lanceur, sous peine d’un coût en énergie qui pouvait s’avérer mortel pour certains cas.

L’endroit était quelque peu diffèrent de la forêt ou elle évoluait quelques minutes auparavant. La végétation revêtait peu à peu des coloris de plus en plus clairs. Au bout de quelques minutes d’une marche précautionneuse, une flèche encochée dans son arc, Veranix s’aperçu qu’elle peinait maintenant à conserver les feuilles des branches basses dans son champ de vision, celles-ci l’éblouissant partout où se posait son regard. Le bois revêtait a présenté une teinte blanchâtre, proche de celle de la chaux, et Veranix s’étonna que les branches mortes sous ses pas produisent encore des craquements familiers. Craquements qu’elle avait tout le loisir d’écouter, oiseaux et vents ayant cessé toute activité dans cette partie étrange de la forêt.

Elle distinguait à présent des contours se dessiner parmi les arbres à l’écorce nacrée. Une arcade brisée, enchevêtrée dans un amoncèlement de lierre blanc, délimitait l’entrée de ruines.

Veranix.

Elle s’arrêta dans un sursaut. De tout son être, elle souhaitait que cet appel, résonnant encore comme un écho vibrant sur les parois de son crâne, n’ait été qu’un produit de son imagination. Son premier réflexe fut de s’éloigner précipitamment de l’arcade de quelques pas, avant de s’immobiliser, indécise, incapable de réflexion.

Viens me chercher.

Le même son grave, assourdissant, secouant les parties les plus profondes de son esprit. L’injonction était claire. Un esprit doté d’un grand pouvoir habitait les ruines. Saisie d’effroi, du même effroi qui la tiraillait dans les profondeurs de la bibliothèque de Shan ’Caudor, Veranix attendait.

Hors de question d’avancer.

Bien. Fait demi-tour, dans ce cas.

Il lisait dans ses pensées. Elle avait horreur qu’on touche à son esprit ; elle ne l’avait subi qu’une seule fois, et cela lui suffisait amplement.

Peu lui importait de rencontrer l’entité spectrale. Elle ne songeait plus qu’à fuir. Oui, faire demi-tour.

La forêt avait disparu.

Devant elle, le vide, agité de perturbations, déchirait la réalité. Un œil gigantesque, à quelque centimètre de sa tête, l’observait.

Veranix bondit en arrière avec horreur, tandis que l’œil se rapprochait dans un sifflement strident. Le sentier sur lequel elle marchait disparu, englouti par des vagues de ténèbres de plus en plus insistantes.

Elle courut vers l’intérieur des ruines, seule voie possible à défaut d’être une issue à ce piège magique.

Au centre de ce qui semblait être un temple détruit par le temps, un piédestal en marbre blanc immaculé se dressait au milieu des herbes folles. Placée au sommet du piédestal, un réceptacle de la même pierre ceignait une gemme entre deux anneaux de métal. Une gemme d’un bleu azur, plus intense que le ciel, plus puissant que l’eau de la Baie des Cygnes.

Cette découverte cassa l’élan de sa fuite aussi surement qu’une flèche dans le genou. Le pommeau d’Hælistan. Que faisait-il ici ? Puis, elle se souvint qu’elle fuyait sa mort certaine. Reprenant sa course, elle se retourna brièvement, guettant l’avancée de l’onde de ténèbres.

Le cri strident avait cessé. L’œil avait disparu, comme la vague de vide destructive. Stupéfaite, Veranix s’arrêta de nouveau, et prit appui sur une des arcades démolies pour reprendre son souffle, laquelle n’offrit aucune résistance à son poids, lui laissant le loisir de s’effondrer sur le sol.

Désorientée, incapable de faire face au flot de questions qu’elle se posait a elle-même, elle resta allongée dans les fougères brillantes, privée de volonté.

Un simple artifice. Je te pensais plus résistante.

Piquée au vif, Veranix se releva d’un bond. Pas question qu’on joue avec elle, son esprit, ses peurs. Peu importe le pouvoir. Elle ne le permettrait jamais. En quelques pas, elle se retrouva au pied du piédestal, à examiner la gemme. Il s’agissait d’une réplique exacte du pommeau de cette maudite épée, bien que cette larme-ci soit plus petite : elle pouvait tenir dans le creux de sa main.

Oublie la logique. Réfléchit, Veranix. Tu sauras ainsi que ce que tu t’apprête à faire n’est pas la solution, parce qu’il n’y en a pas, pas plus qu’il n’y a de problème.

Tais-toi ! Sort de ma tête !

Fulminante, Veranix se saisit de la larme cristalline, et l’arracha d’un coup sec à son cerclage. Un simple caillou bleu.

Toi et moi, nous ne pourrons que le regretter.

Te concernant, tu ne regretteras plus rien.

Les arcades factices disparurent. Veranix avisa un rocher, qui dépassait du sol à l’emplacement d’un des faux décombres de murs. Elle regarda une dernière fois la gemme, inerte, dans sa main droite : « Plus jamais. ».

Avec toute la force dont elle était capable, elle lança la larme en direction de la roche, souhaitant par-dessus-tout observer le cristal voler en éclats. Ce qui se produisit était loin de ses espérances.

Il lui semblait que son propre crane avait heurté le rocher. Elle hurla de douleur, avant de s’effondrer sur les genoux. Elle sentait ses veines cogner contre ses tempes, et un gout métallique envahissait sa bouche, avant que le sang ne dépasse la barrière de sa bouche et n’inonde son menton et sa poitrine. Elle s’affala sur le sol mousseux, terrassée par le choc magistral. Sa vision s’obscurcit, et bientôt ses yeux ne répondirent plus.

Et voilà, espèce d’idiote. Maintenant que tu t’es démolie toute seule, tu veux bien venir me récupérer ?

Tremblante, haletant sous le contrecoup de la douleur, elle rampa, hagarde, en direction de la gemme bleue, tombée dans les ronces autour du rocher. Elle en avait plus qu’assez de la magie, et si une gemme qui parle était capable de la faire autant souffrir, elle devait trouver un moyen de la neutraliser.

Croit-moi, tu ne veux pas me détruire. Et voudrais-tu bien arrêter de penser aussi fort ? Tu me vrille les tympans… Oh, c’est vrai, je n’en ai pas. Facon de parler. En tout cas, je ne veux pas te nuire, alors arrête de penser à me tuer, c’est agaçant.

Pourtant, tu m’as déjà tué.

Ne fait pas la douillette, tu n’es pas morte, que je sache ? Et d’ailleurs, c’est ta faute, c’est toi qui m’a lancée.

Elle s’attendait à ce que l’esprit soit plus dégourdit. De toute évidence, ce n’était pas celui de l’épée. Du moins, s’il ne s’agissait pas d’une ruse de sorcier. Elle était décidée à ne plus sous-estimer ses adversaires, surtout ceux supposément plus puissant et plus intelligents qu’elle.

Qui es-tu ? Pourquoi m’avoir forcé à venir ici ?

Je ne t’ai pas forcé. C’est toi qui es venue. Rien ne t’obligeait à traverser mon bouclier.

QUI es-tu ?!

Je n’ai pas de nom. Je l’ai donné à quelqu’un qui en avait plus besoin. Tu peux m’en donner un si tu veux.

Veranix s’arrêta de ramper. La réponse de l’esprit était suffisamment tordue pour lui paraitre encore plus étrange que ce qui venait de lui arriver.

En quoi est-ce si étrange ?

Donner son nom ne le fait pas perdre.

Tu l’as vécu.

Pardon ?

…Ou tu vas le vivre. Je ne sais pas, le temps est dur à cerner quand on n’est pas vivant.

L’esprit délirait. C’était la seule explication plausible, à l’échelle de sa propre compréhension, qui lui permettait de sentir qu’elle restait saine d’esprit.

Sous les ronces, entre une carotte sauvage et un… un gros caillou. Il doit y avoir une crotte d’écureuil dans le chiendent où j’ai atterrit.

Les indications étaient inutiles : les reflets bleus de la gemme étincelaient à la lumière des astres, colorant les plantes environnantes de sa teinte inconcevable. Veranix se releva, haletante, et tituba vers sa cible. Elle manqua chuter de nouveau sous le coup de la fatigue.

Sonnée, au bord de l’évanouissement, elle s’affala dans l’herbe, empoignant la larme iridescente.

- Soigne-moi. Tu peux forcement faire ça, avec tes grands pouvoirs de sorcier. »

Qui te fait croire que je suis un magicien, d’abord ?

- Il serait plus dur de me faire croire le contraire. Prouve-moi ton intelligence, avant de me traiter d’idiote. » l’invectiva-t-elle dans un souffle, la bouche collée contre le cristal.

Te prouver mon intelligence ? Alors pardonne moi pour ce que je vais faire… Suis-je bête ! Tu l’as déjà fait ! Ah non, c’est impossible, puisque je ne l’ai pas encore fait… C’est extrêmement compliqué, cette perception du temps, la causalité, et toutes ces choses…

La gemme se mit à refléter plus durement la clarté du jour, semblant presque émettre sa propre lumière. Puis, des volutes de fumée bleuâtres s’échappèrent en crépitant de l’objet, que Veranix lâcha immédiatement.

Elle voulut se relever, mais une lourdeur sans nom s’emparait de tous ses membres, comme si elle mourrait à nouveau, à mesure que les volutes s’enroulaient autour d’elle, accélérant, filant leur structure éthérée comme un linceul cotonneux.

Non ! Pas encore !

Elle rejetait de tout son être la force qui la conduisait à sombrer dans la torpeur, immobilisait ses membres, ses sens et ses pensées. Mais l’énergie lui manquait, et peu à peu, l’obscurité s’empara de son esprit troublé.

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MessageSujet: Persistances et éclats, Chapitre 6 : Prisonier   Dim 3 Mai - 7:35

« Des dieux. Vous avez de la chance, que les vôtres vous rendent visite. J’ai entendu dire que certains peuples éloignés n’avaient aucune preuve de leur existence, continuaient à les vénérer, et se battaient pour eux, détruisant des terres et des vies comme si elles leurs étaient offertes. »

- Monologue d’Hecatriate, entrée XVIII


Chapitre 6 : Prisonnier







L’obscurité s’estompait progressivement, comme chassée par le vent, sur un paysage grandiose, vu du ciel. Une vallée lumineuse, de grands feuillus en fleurs sur le bord d’un fleuve torrentiel. Elle survolait le cours d’eau à vive allure. Pas un son, pas un mouvement de la part de ce monde figé dans une mémoire qu’on lui faisait parcourir sans qu’elle puisse influer sur ses mouvements, si tant est que cette notion existe dans l’endroit où elle se trouvait. Une voix, écho si lointain que sa perception des choses peinait à capter, l’accompagnait, trame de fond inconsistance. Puis, sa vision changea d’angle tandis qu’elle ralentissait. Elle redressait la tête, pour contempler au loin, la ou les montagnes se mourraient en collines, les tours et les murs d’une cité, dont la pierre si blanche lui semblait miroiter au soleil.

Pardonne-moi pour l’entrée en matière plutôt brutale, et pour remettre la courtoisie à sa place, « Bonjour ». En tant que prisonnier de cette misérable pierre bleue, je n’ai pas exactement moyen d’exister dans votre monde.


L’écho avait pris vie. De la même voix que l’esprit de la forêt, calme, suave, assurée, il berçait les pensées de Veranix perdues sur son chemin.

Tu m’as demandé de te prouver mon intelligence ? Je vais accéder à ta demande. J’ai tout mon temps, puisque la ou nous « sommes », le temps n’est qu’un artifice.

Enjambant les eaux, une arcade d’albâtre, ceinte de deux tours aux toits rouge et or, délimitaient l’entrée du territoire afférent à la grande cité, percée dans la première muraille.

L’histoire de ma vie serait rébarbative à souhait. Voici l’histoire de ma mort. Je la trouve autrement plus digne d’intérêt; je l’ai par ailleurs étudié moi-même avec le plus grand soin. Du moins, tant que j’ai pu.

Le fleuve était à présent flanqué de deux allées de pierre, reliant entre elles les fermes isolées sur son passage. Plusieurs ponts avait déjà croisé la route de la rêveuse forcée.

Miranar… Tout s’y passe, parait-il. J’y croyais, avant d’aller y vivre, contraint par mon travail. Au final, il s’avère que la capitale est bien plus silencieuse que ma petite retraite de Shey ‘Tresinor. Allez savoir, pourquoi tout le monde déserte la ville ? J’ai su pourquoi, des années plus tard… mais je ne vais pas le raconter ici.

Les arbres se raréfiaient à mesure que sa vision se rapprochait des portes de la ville. Quelques tours de gardes commençaient à apparaitre, ainsi qu’un bâtiment qu’elle identifia comme une caserne avancée. Les allées pavées comportaient de plus en plus d’embranchements au fur et à mesure que la vallée s’aplatissait.

Nous passons par le fleuve, Veranix, parce que je ne souviens pas moi-même de l’endroit précis où je veux t’emmener. Seulement le trajet que j’ai pris pour y parvenir. Bon, la route n’est pas si désagréable, n’est-ce pas ?

Le colossal toit du port fluvial étendait ses six bras par-dessus les eaux placides dans la petite retenue aux portes de la cité, supportant quelques grues à poulies monstrueuses au-dessus de vaisseaux gigantesques, acheminant des filets de marchandise sur les quais. Une dizaine de docks ceinturaient le périmètre du lac, desservant une grille d’artères filant dans toutes les directions, la plupart hors de la ville, en direction des collines environnantes. Le calcaire et le marbre des constructions diffusaient une clarté intense sous les soleils au zénith, illuminant chaque recoin du port, chaque allée sinueuse entre les docks, à tel point que le souvenir que Veranix avait de sa propre rue lui paraissait terne, mornes dalles grises sous la pâleur d’astres faiblards.

Son champ de vision rasait les rives, avant de trouver un quai bondé, traversé d’ombre floues hâtive, résidus de souvenir de personnes inconnues, existences perçues le temps d’un regard.

Il y a toujours eu foule, sur le nouveau port. Les gens vont et viennent, et ils le font sur les bateaux qui partent vers l’estuaire, ou vers le fleuve, plus rarement. Mais souvent, leur point de chute, ou de départ, ce situe sur un de ces quais.

Son regard filait entre les rues de la cité, bifurquant dans un battement de cils pour rejoindre finalement une place couverte de dalles bleues et blanches, au centre de laquelle trônait une grande statue de bronze. Veranix mit quelques secondes à réaliser qu’il s’agissait d’un homme en armure. À genou, il s’appuyait sur une arme étrange plantée dans le sol, sorte de hache à long manche dont la large larme en croissant possédait une partie évidée en son centre. Personne sur la place, pas même une ombre furtive aux fenêtres. L’obscurité tombait sur la ville, et seule la maison vers laquelle Veranix se dirigeait maintenant s’éclaira.

C’était une expérience fascinante, au premier abord. Tout paraissait attirant dans cette affaire : on m’offrait de tester la capacité de liaison de ce qui s’avérait une des gemmes arcanique les plus puissantes au monde. On m’offrait même de prendre un peu de cette puissance pour moi-même.


Le temps ralentit, et deux ombres arrivées précipitamment devant la porte de la demeure imposante se précisèrent instantanément. Chacun enveloppé d’une cape brune, les visiteurs arboraient sur leur visage des traits imparfait, pommettes anguleuses et mâchoire trop avancée, yeux globuleux dans leurs orbites creusés par leurs cernes. Les dieux n’avaient jamais gâté les hommes concernant l’action du temps sur leur physionomie, et ceux-ci semblaient avoir vieilli trop vite. Cependant, l’un d’eux arborait un physique avenant, selon les critères humains : larges épaules, port assuré, un pas franc et lourd faisant fi des aspérités du pavage. Veranix ne pouvait observer le reste de son corps, mais elle devinait des bras puissants. Sans doute un homme d’arme. Le signe cabalistique sur le dos des capes ne signifiait rien pour elle, mais elle devina qu’il s’agissait d’agents de l’Ordre des Magistères.

Ordinairement, l’Ordre ne m’offrait que de piètres sujets de recherche : la réaction de telle ou telle plante aux sortilèges de chromatisme, la part des mouvements telluriques dans les perturbations psychiques lors de canalisations a longue durée, la capacité des mouches à faire usage de sortilèges… j’exagère, mais je reste proche de la réalité. J’ai vraiment étudié des mouches.

Cette fois, l’artefact que l’on me livrait était d’une autre envergure. On me demandait tout simplement d’étudier une des gemmes arcaniques d’Hynesis.

Se superposant brutalement par-dessus la scène actuelle, une autre apparaissait sous formes d’éclats, brisant la stabilité de l’image. Par intervalle, Veranix devinait une structure en hauteur, semblable à une grande tour. Les éclats se faisaient peu à peu plus présents et plus fréquents. Dans un flash plus agressif que les autres, la vision des deux hommes se vida avant de changer subitement pour celle qui tentait de s’imposer à elle.

Si tu ne sais pas de quoi je parle, alors voici une courte leçon d’histoire : Hynesis était le mage le plus puissant de son temps. Sans contestation possible. On ne sait pas pourquoi, tout le monde l’ayant déjà oublié de mon vivant, mais il est mort, en laissant derrière lui une foule d’artefacts aujourd’hui très convoités.

La tour qu’elle s’imaginait s’avérait être constituée de glace, trônant au beau milieu de pâturages verdoyants sans aucune raison apparente. Un édifice gigantesque, déformant sa perception de la réalité : les pierres à moitié ensevelies sous le pied de la colonne s’apparentaient à ce qu’elle identifia comme un groupe d’habitations, ravagée par le cataclysme.

Les Larmes de Glace le sont tout particulièrement. Ces « larmes », en tant que gemmes arcaniques, contiennent l’énergie qui permettait à Hynesis de lancer des sorts. En d’autres termes, ces petites pierres bien trop précieuses contiennent ce qui faisait la force du plus grand sorcier de tous les temps.


Sa vision plongea vers le pied de la colonne, à l’écart des ruines, là ou une ouverture sombre avait été pratiquée. À toute vitesse, elle parcourut un tunnel taillé à même la glace, soutenu de point en point par des charpentes de bois. La trouée aboutissait à une cavité gorgée de lumière, au centre de laquelle reposaient une grande quantité de gemmes bleues en forme de larmes, incrustées dans le givre de la caverne en une forme circulaire aux arcs spirales complexes.

Évidemment, ce genre de trésor, ça attire les voleurs, et au final, quasiment tout a été perdu. Celle que j’ai reçue a été arrachée à la lie de la société, dans les bas-fonds d’une cité corrompue, et surement au prix de quelques morts.

Dans un éclair aveuglant, la caverne fit place aux deux hommes devant l’entrée de la bâtisse, dont la porte s’ouvrit. Un troisième homme apparut dans l’encadrement. Une barbe et des cheveux grisonnants, de grandes poches sous ses orbites ou luisaient deux yeux verts pétillants. Il regarda alternativement ses visiteurs, avant de prendre le coffret ouvragé que le plus âgé lui tendait. Puis, les missionnés de l’Ordre se retournèrent, et disparurent sous forme de fugaces spectres. Le vieux mage quant à lui, referma précipitamment la porte, laissant à peine le temps pour Veranix de passer dans l’entrebâillement.

Comprenez mon excitation : moi, Arthur Jhael, obscur mestre de l’université de Shey ‘Tresinor, chargé d’étudier une des dernières créations d’un demi-dieu vivant, avec la permission expresse d’en faire tout ce que mes expériences nécessiteraient.


Jhael se dirigeait vers une pièce située au sous-sol, dans sa cave d’un seul tenant, arrangée en laboratoire. La majorité des appareils que Veranix aperçu lui étaient totalement inconnus. D’étranges structures de métal brillant pour la plupart, une espèce de chaudière qu’elle identifia comme un alambic, et une grande quantité de socles, supports et cerclages vides, bondant les étagères d’une grosse commode en sapin. Pour le reste, le laboratoire faisait surement également office de bibliothèque, les murs étant tapissés de gros grimoires, recueils dans leurs étuis de cuir et autres rouleaux de parchemins regroupés ensemble par une lanière de tissu taché.

Même si mon orgueil et ma fierté à la perspective d’être enfin reconnu au sein de l’Ordre m’aveuglaient, je n’étais cependant pas dupe. L’Ordre avait à sa disposition moult chercheurs plus expérimentés que moi, mais comportait surtout quelques archimages avides de puissance. Tu connais sans doute cela, les grands de ce monde traquent la moindre source de pouvoir, aussi infime soit-elle. Chez nous, magiciens, beaucoup s’imaginent requérir le plus possible de puissance arcanique : un mage dangereux est influent, notre gérontocratie vacillante récompensant ceux qu’elle craint le plus en leur octroyant des morceaux de son pouvoir. Triste réalité, mais j’imagine que changer les mœurs ancrées dans nos esprits depuis plusieurs siècles n’est qu’une perte de temps.


Il posa le coffret sur un établi en chêne couvert de fissures et de taches sombres, marqué d’un cratère sur l’un de ses coins. Fébriles, ses doigts maladroits défirent les attaches de l’écrin, exposant la Larme à la lumière des multiples bougies de la pièce.

Enfin, si j’avais cette tâche à charge, c’est probablement parce que j’étais trop peu connu. Un obscur mestre d’une université médiocre… Ils devaient s’imaginer que chez moi, il fallait inviter les bêtes avec leurs éleveurs pour espérer remplir un amphithéâtre lors d’une conférence. Mais je m’en moquais, de leurs jeux de pouvoir. J’avais sur ma table de travail cette pure merveille, qui irradiait mon laboratoire de son bleu trop puissant pour être de ce monde, et la tête pleine des possibilités infinies de ce petit morceau de fausse roche.

Elle vit Jhael soulever la gemme dans le creux de ses mains, l’examiner sous toutes ses coutures avant de la poser délicatement sur le bois, en appui sur la curieuse enveloppe en argent dans laquelle on l’avait sertie. Il se déplaça vers une des étagères couverte d’outils, et revint vers son plan de travail avec une pince crochue et une sorte de réceptacle filiforme à quatre pieds, qu’il lâcha sans considération sur la table. Veranix crut percevoir l’écho du bruit de ferraille qu’il produisit en bringuebalant.

J’étais fasciné par la capacité de ce cristal à répandre cette clarté azurée sur tous mes murs, au mépris de la trentaine de bougies allumées sur mon lustre. Je sentais un sentiment de peur sourdre au fond de moi quand je l’approchais, ce qui me fascinait suffisamment pour que je ne l’écoute pas. Plus mon envie de fuir grandissait, et plus ma curiosité s’efforçait de la surpasser, étouffant mes craintes et me forçant à agir.

Jhael tentait de retirer le socle de la gemme, usant pour cela de tenailles que Veranix ne s’attendait surement pas à voir figurer dans l’outillage d’un chercheur en magie. Constatant l’inefficacité de son entreprise, il abandonna son idée de séparer les deux éléments, et posa la Larme en équilibre sur les trois pointes métalliques du socle filiforme, qu’il positionna face à lui.

Cela paraissait, à juste titre, trop beau pour être réel.

Appuyé sur la table, le regard perdu dans l’éclat intense de la gemme, Jhael semblait se concentrer. On pouvait distinguer une veine palpiter sous son front, et Veranix apercevait les extrémités de ses yeux s’embuer de larmes. Alors, une bourrasque silencieuse, en provenance de l’artefact, repoussa le mage en arrière et fit trembler tous les ouvrages sur les murs. Quelque uns des outils étranges tombèrent de leur étagère, tandis que Jhael s’appuyait dessus pour ne pas s’écraser au sol. Ce dernier se redressa soudain, et tendant les bras vers le plafond, se mit à hurler. Veranix le supposait heureux, mais ne connaissait pas la raison de tant d’émoi.

J’avais réussi, après une inspection mineure, à me connecter psychiquement à la Larme de Glace. Une puissance sans bornes, sous ma main, prête à déchainer ma volonté. Je n’étais pas heureux, j’exultais. Que pense-t-on dans ces cas-là ? Que pense-t-on quand on devient un des hommes les plus puissants du monde ? Je ne l’ai jamais su, vois-tu.

Dans l’atmosphère remplie d’échos indistincts, le bruit sec du claquement d’une arbalète qui se décharge résonna comme un coup sur une cloche. Veranix vit le carreau transpercer la gorge déployée de Jhael, extatique. Son sourire se figea tandis qu’il accusait le choc. Une giclée de sang remonta au bord de ses lèvres, avant qu’une marée plus importante ne déborde de sa bouche pour venir inonder son menton et sa robe grise. Les bras toujours levés, les yeux exorbités fixés sur la gemme bleue, il luttait contre l’emprise de la mort, agité de tressautements. Il ne put s’empêcher de tomber à la renverse, privé du contrôle de son corps.

J’allais mourir. Je le savais. C’était inévitable, et ça avait déjà commencé. Avec tout ce qui me restait de forces, j’ai usé de mon dernier atout, conservé grâce à un entrainement quasi quotidien à la focalisation psychique.

Mon esprit était toujours relié à la gemme.


Le corps de Jhael s’était immobilisé. Une grande lueur blanche envahit le champ de vision de Veranix, quelque peu angoissée. Des volutes filaient à travers un grand tunnel aux parois éblouissantes, résidus de l’esprit du mage. Le flux se fit de plus en plus intense, jusqu’à perdre Veranix dans un tourbillon de visions, de sons, d’odeurs. Ses sens saturés encaissaient difficilement tant d’information, mais curieusement, il ne lui venait aucunement à l’idée de faire quoi que ce soit pour que le débordement de souvenirs s’arrête. Ses pensées étaient envahies d’une volonté féroce, étrangère à la sienne. Un écho de celle de Jhael : « Survivre ! ».

C’était mon seul espoir de rester vivant, ou du moins, d’être sûr d’exister. Je ne savais pas ce qu’était la mort. Je ne l’avais jamais étudié, et je ne voulais pas l’étudier de sitôt. Je n’étais pas prêt.


Le flux cessa. Seul subsistait la blancheur, omniprésente. Un blanc pur, immaculé, a l’instar de sa prison dans l’esprit de l’épée.

Je n’ai jamais connu mon agresseur. Je ne saurai sans doute jamais de qui il s’agissait, et je n’ai jamais eu l’occasion de tenter de le retrouver. Une fois que je me suis emprisonné dans la gemme, j’ai longtemps cru que j’avais échoué. Tout ce blanc autour de moi, et rien d’autre. Je n’étais pas certain d’exister encore. Et puis, une voix s’est mise à me parler.

"Bienvenue, chère conscience."

Veranix se réveilla en sursaut, recroquevillée dans l’herbe humide. Il faisait nuit. Sa position fœtale l’avait ankylosée, ses jambes répondant à peine à sa volonté. Son bras droit, enserrant la larme à s’en briser les phalanges, ne bougeait plus, endormi par le manque de sang. Une fine couche de rosée plaquait une sensation de froid désagréable sur ses épaules et son visage.

Cette voix. Cette voix, froide, nimbée de puissance, crainte et haïe. La voix de son meurtrier.

Elle ne savait pas quoi faire. La présence de Jhael, enfermé dans cette gemme, lui ouvrait les yeux sur une vérité simple. A présent, Veranix s’en voulait terriblement de ne pas s’être rendu compte plus tôt de l’évidence : Hælistan suivait ses actions.

Elle ignorait ses intentions. Elle devait la retrouver. Plus d’alternative : elle retournerait a Shan ’Caudor, quitte à mourir une fois de plus. Vivre lui était impossible dans le cas contraire. Se savoir contrôlée en permanence la portait au bord de l’explosion d’une rage folle.

Elle devait retrouver Hælistan. La comprendre. Et récupérer sa liberté. Elle était lasse d’être le jouet de sa magie. Qui qu’elle soit, Hælistan n’avait pas le droit de détruire sa vie.

Tu ne sais pas à quoi tu t’attaques, ma petite.

- Je ne suis pas votre petite. Sortez de ma tête. »

Résolue à écarter de sa vie tout ce qui chercherait à prendre ne serait-ce qu’une once de son esprit, Veranix prit la décision de récupérer Jhael, qu’elle fourra dans son havresac. Quelqu’un dans ce monde devait bien être capable de connaitre un moyen de se protéger de ce type de magie.

Tu veux me détruire ? Qu’ai-je fait ?

-Je t’ai déjà dit de sortir de mon esprit. »

Si je pouvais, je le ferais, sois en assurée. Néanmoins, je n’ai aucun pouvoir sur tes mouvements et tes pensées, c’est déjà un bon point pour moi, non ? Je ne peux pas te nuire, a part peut être en te déconcentrant par mes paroles. Et je ne peux rien faire d’autre que de t’écouter penser.


-Encore un artifice de cette maudite épée. Je sais bien que tu n’es là que pour me suivre. »

Hælistan n’a pas besoin de moi pour surveiller ta vie, Veranix. Cela m’étonne d’ailleurs assez que tu ne sache pas déjà comment elle procède. De mon côté, je subis le même sort que toi, étant réduit à l’état de prisonnier dans une des gemmes qu’elle contrôle.

Voilà que tu arrives, dans la clairière ou j’attends depuis si longtemps sans rien pouvoir faire d’autre que compter les nervures des feuilles des arbres, et que soudain tu te met à me fuir, sans raison. Je ne te connaissais pas, et pour te faire venir à moi depuis que tu as franchi mon bouclier, j’ai même créé une mise en scène particulièrement réussie pour que tu t’intéresses à moi. Je veux agir, Veranix. Et en presque deux siècles, le plus grand moment de bonheur que j’ai pu vivre, si tant est qu’on puisse apparenter mon état a une vie, est l’instant où tu as décidé de me faire voyager avec toi, que je puisse bouger de mon pauvre socle au milieu d’une clairière perdue, découvrir un peu de monde avant que tu ne me détruise.

Et oui, je suis allé chercher ton nom dans ta propre mémoire, et non, tu ne m’aurais pas répondu si je te l’avais demandé.
Alors soit. Emporte la Larme, ballade moi ou tu veux. Je ne chercherais jamais à prendre contrôle de ton esprit : cela m’est impossible. Accepte cependant cet état de fait : nous ne sommes que les jouets d’un dieu fou. Et quand il voudra s’amuser, ni toi ni moi ne pourront rien y faire.


Je vois que tu ne sais, malgré ce que j’ai pu te dire, pas encore ce qui te lie autant à l’épée.

Tu n’as pas d’yeux, Veranix. Ce ne sont pas les tiens.


Si Hælistan t’a offert un nouveau corps, elle l’a créé. Une quasi-divinité comme elle ne fait rien au hasard, en avoir côtoyé dans ma longue après-vie me l’a appris très tôt. Quoi, tu pensais qu’elle s’était contenté de recolorer ton iris par simple coquetterie ?

Veranix était choquée par le discours du prisonnier. Ses yeux. Comment se passer de ses yeux ? Elle pensait auparavant que si Hælistan pouvait la suivre, elle le faisait par sa simple présence, comme un ectoplasme véhiculant sa vision, traquant ses mouvements sans jamais se faire remarquer. Mais ses yeux…

Ne soit pas déçue… A part te tuer, elle n’a rien fait de grave, n’est-ce pas ?

- Comment ça, « à part me tuer » ? »

Vu le cadeau qu’elle t’a fait, tu devrais plutôt te réjouir. Enfin, c’est ce que j’aurai fait si on m’avait personnellement donné autant de pouvoir. D’un autre côté, tu ne sais pas encore t’en servir, puisque a priori je viens de t’informer de son existence…Fichue perception du temps.

- Je ne comprends rien à ce que tu racontes. »

Un pouvoir. Hælistan l’aurai tué pour lui donner un pouvoir.

Cela n’avait aucun sens. Elle ne connaissait pas l’épée. Elle n’était aucunement liée à elle, et la considérait avant de la rencontrer comme un simple objet de valeur, comme un simple trophée à ajouter au panthéon de ses plus belles prises. L’esprit n’avait aucune raison de lui accorder une once de son intérêt, encore moins l’aider. Pourtant, elle se remémorait l’assurance avec laquelle Hælistan l’avait ressuscité. « Je vais pouvoir te donner ce que tu veux, car tu sais ce que tu veux. »

Que voulait-elle, à cet instant ? Plus que tout, vivre. Bouger. Se libérer des entraves mentales de la mort, alors qu’elle récupérait du choc de son agonie, prisonnière à peine consciente de son existence.

Non, Veranix. « Influer sur le cours des évènements, perturber le temps, modifier l’histoire. » Au sein d’une des plus capables des entités conscientes qui composent cet univers, tu réclamais de tout ton être un moyen d’imposer tes volontés au monde. Ta vision des choses n’est pas la sienne. Tu voulais simplement vivre, et pour une raison qui t’échappe, Hælistan t’a, à la place, octroyé ce pourquoi tant de mages de mon temps tuaient et faisaient tuer.


Voilà pourquoi je te pense importante à ses yeux. Elle ne t’a pas offert un quelconque pouvoir. Elle t’a offert son pouvoir. Tu apprendras à le contrôler, j’en suis certain. On ne foule pas au pied pareil présent. Ce serait le comble de l’ignorance.


Tu ne t’es jamais demandé pourquoi les premiers jours de ta survie ne t’ont par tué une seconde fois ? Bien sûr que si. Tu as attribué cela au fait qu’il s’agissait d’une forêt vierge, protégée du regard des hommes depuis très longtemps. Des proies faciles car inexpérimentées face au joug des chasseurs. Mais le renard, Veranix. Une elfe en proie à l’agonie, rattrapant le canidé le plus agile des bois ? Lui broyant la patte avec une pierre, alors qu’elle n’a pas l’énergie pour tenir debout ?

Et l’ours, Veranix. Il ne pouvait que te tuer. Te repousser avec sa patte griffue, te lancer avec force contre un bouquet d’arbustes ? Le coup aurai dû t’arracher les tripes. Au lieu de ça, tu as ouvert sa tête d’un coup de poignard, un lancer au jugé à une vingtaine de mètres, qui a éclaté les parois de son crâne. Je sais, les elfes sont agiles, et leur vision est bien plus évoluée que celle de pauvres humains comme moi. Mais tu n’as pas la force d’une guerrière, Veranix.

Tu utilises déjà son pouvoir.


Sidérée, hésitante, la chasseresse par obligation, immobile, contemplait ses mains. Une peau blanche, dépourvue d’aspérité, tendue sur de délicates phalanges. Des mains de jeune femme de la ville, inaltérées par le travail. Et pourtant, cinq mois de chasse. Cinq mois à tuer, a se salir les mains du sang de bêtes mortes, tirer à l’arc, trancher des gorges, tailler des flèches, affuter des outils, coudre, découper…
Elle pensait avoir trouvé la force de chasser au plus profond d’elle-même, dans la nécessité de survivre et construire sa nouvelle vie.

Certes, l’énergie était là. Mais pas la sienne. Hælistan lui offrait une nouvelle vie, comme une nouvelle expérience. Jhael avait raison : le point de vue d’un être vivant différait du tout au tout avec celui d’une entité telle que l’esprit de l’épée brisée. Mourir ne signifiait rien pour un objet.

L’elfe se releva. Une détermination féroce l’animait à présent. Elle attacha son sac à sa ceinture, et se mit en route, en direction de la rivière et du cadavre du cerf.

Détestes-tu toujours autant la magie, Veranix ?

- Je la déteste plus que tout. Et si je ne peux pas la détruire, j’apprendrais à ceux qui jouent avec la vie ce que signifie mourir. »
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MessageSujet: Persistances et éclats, Chapitre 7 : Seuil   Sam 9 Mai - 11:16

« Vous subissez le temps, et je suis incapable de le ressentir. L’ordre dans lequel je vous raconte des choses est purement aléatoire, car je suis en train d’y penser sans chronologie. J’ai, de mon point de vue, tout et rien dit, simultanément. »

- Monologue d’Hecatriate, entrée XLIV.


Chapitre 7 : Seuil







- Quel est le problème ?»

Le tailleur la regardait d’un air gêné, sans qu’elle comprenne pourquoi.

- Rien de spécial… » il se retourna, dos à Veranix, avant de continuer : «Vous savez, la petite cabine dans le fond de la salle sert justement à vous changer… »

- Oh. Excusez-moi. »

Il est vrai que la bonne conduite recommandait de se cacher du regard d’inconnus pour se dévêtir, mais Veranix était trop impatiente à l’idée d’essayer sa récente acquisition pour se concentrer sur pareilles futilités. Elle aurait dû se souvenir de la réaction du jeune humain au moment où il lui avait demandé s’il pouvait prendre ses mensurations pour entreprendre l’ouvrage. Elle pensait les nordiques plus libres d’esprit que ça.

Sur les indications de Jorheim, son receleur, elle avait écumé la ville à la recherche d’un armurier et d’un tailleur, dans le but de parfaire son équipement. Hors de question de conserver son attirail en peaux, bois et os pour voyager, bien trop voyant, et fragile en comparaison de carreaux d’acier, de dagues forgées et de vêtements de cuir.

La chasseresse maintenant voyageuse avait troqué ses haillons en fourrure contre une grande cape noire à capuche, des guêtres et des cuissardes en cuir renforcées, de solides bottes à crampons et surtout, une réplique de son corset-armure, aussi fidèle que sa mémoire traumatisée lui permettait.

Le tailleur était aussi bon que Jorheim le prétendait : la pièce de cuir, hormis sa coupe parfaite, était à la fois flexible et résistante. Les anneaux argentés qui assuraient sa fermeture disparaissaient dans le renfort d’une doublure, un confort supplémentaire qui évitait aux aspérités du métal de frotter contre sa peau à la moindre courbure. Les attaches étaient impossibles à arracher sans découper le cuir, et se détachaient d’une pression du doigt précisément appliquée, sans effort.

Elle se sentait aussi bien dedans que dans l’ancienne version de l’habit. Seule sa mémoire continuait à la tracasser tandis qu’elle attachait les dernières boucles du dos dans la cabine sombre de l’échoppe. Sa mort, toujours, la hantait… Mais son esprit, par désir de protection, par une envie trop forte pour être contestée, la forçait à retrouver des éléments familiers de son ancienne vie. Elle ne se l’expliquait pas.

Le corset appartenait à sa mère. Du moins, c’est ce qu’avait affirmé son père, une des rares fois où elle eut l’occasion de lui parler en tête à tête. Elle avait toujours adoré, presque maladivement, la pièce de cuir, seule relique, seul prétendu souvenir de sa génitrice qu’elle n’avait jamais connue. Son père s’était toujours refusé à lui expliquer son absence au foyer. Il prétendait qu’elle était très occupée, qu’elle avait des affaires à régler un peu partout dans la région, et qu’elle rentrerait surement un jour ou l’autre. Ce faux espoir avait creusé un grand vide dans son âme lorsqu’elle s’était aperçue de son inconsistance. Elle n’était jamais revenue, et son père lui mentait pour éviter ses questions.

La pièce de cuir noir ouvragée, couverte de fines sculptures a même sa surface, était littéralement tout ce que Veranix savait de sa mère, et ce qu’elle avait de plus précieux dans sa morne vie de riche héritière.

Son père ne l’avait pas éduqué : des servants s’en étaient chargés. Elle n’avait jamais vu sa mère qu’en tableau. L’amertume de sa situation, quand elle y eu goûté, avait anéanti sa foi en tout ce qu’elle respectait. La famille ? La sienne n’existait pas suffisamment pour qu’elle se considère comme un de ses membres. La bonté ? L’honneur ? La bienséance ? Mensonges, hypocrisie. L’or n’a pas d’odeur, mais les hommes et maintenant les elfes, avaient appris à le sentir. Toutes les courbettes et flatteries dont elle faisait l’objet n’avaient pour but que de partager l’opulence des Tahlielin, dans le plus égoïste des jeux d’influence.

Elle n’avait que dix-huit ans quand son père disparut, et déjà les oiseaux s’affairaient autour d’elle avec autant de considérations que pour un quignon de pain. Elle était persuadée que les hommes et femmes qui se pressaient à sa porte pour lui porter leurs condoléances étaient animés de bonnes intentions. Puis, elle se mit à imaginer que les hommes étaient simplement amoureux d’elle, la trouvant aussi belle qu’elle se savait être, et les femmes attirées par sa fortune. Enfin, elle se rendit compte qu’aucun n’avait de pensée pour elle, ni pour son père, ni pour quoi que ce soit d’humain. Des vautours. Des charognards avides. Ils la dégoutaient.

Les délester de ce qui faisait de leur vie une quête perpétuelle de morceaux de métal brillants, de ce qu’ils possédaient de par les fruits de cette quête, les rendait à ses yeux plus supportables. Les savoir diminués par la perte, chagrinés par le contrecoup de leur avidité, les voir capable d’autant de frustration, de rage ô combien illégitime et bruyante, douleur feinte que leur pensée corrompue leur infligeait, restaurait leur humanité et faisaient taire la rage dans son cœur. L’enfer sauvage qui se cachait derrière les murs colorés de son enfance devenait suffisamment vivable pour qu’elle puisse y survivre.

Le corset n’était pas fait pour être porté comme une tenue de soirée. Trop court, trop lourd, trop lâche et de trop bonne facture pour être un simple ornement sur une jolie poupée parlante. Les entailles dans le cuir avaient toujours intrigué Veranix : des coups de lame, des éraflures et des renfoncements, souvenirs d’une vie d’aventure que la jeune fille qu’elle était s’évertuait à faire vivre au moyen de son imagination surdéveloppée par le manque de relations familières, d’amis. Elle visualisait sa mère, armée d’une grande épée blanche, pourfendre les armées de Meredis, sortant invaincue de duels contre trolls des sommets et berzerkers nains, vêtue du corset noir et d’une grande cape transparente, vive comme la foudre, insaisissable, magnifique, menant ses ennemis a la défaite avec une assurance resplendissante.

Elle n’avait pu savoir ce qu’il en était réellement. Quand elle commença à voler les oiseaux, elle ne trouva rien de mieux que cette armure pour protéger son cœur désabusé qui s’offrait a toutes les piques.

Le poids de ses souvenirs la fatiguait bien plus sûrement que l’ouvrage parfait du tailleur de Maurennes. Oubliant une fois de plus la bienséance, perdue dans les méandres toxiques de sa mémoire, elle était sortie vêtue uniquement du torse de sa nouvelle panoplie pour affirmer sa satisfaction à l’artisan, ce qui lui valut de colorer d’un joli rouge pivoine les joues du jeune homme, qui s’enfuit précipitamment en direction de son atelier.


Veranix s’attendait à l’étonnement dont fit montre l’armurier quand elle passa commande chez lui. Il faut dire que compte tenu de son contenu, de l’aspect de son commanditaire, et de la généreuse avance en pièces d’or dont l’artisan bénéficiant, elle pouvait paraitre extravagante. Cependant, maintenant qu’elle revenait échanger le complément de son acompte contre ce qui lui était dû, l’armurier était bien plus enthousiaste. « Ce sont quelques-unes de mes plus belles créations », lui affirmait-il en l’entrainant dans son atelier de finition ou il entreposait les pièces de forge achevées.

- Les quatre poinçons de lancers. La plupart de mes confrères les équilibrent d’après la garde, mais j’ai effectué quelques recherches, suivant vos indications. Je vous en prie, testez-les, là-bas, sur le mannequin. Vous comprendrez ce que je veux dire. ». Veranix saisit le poinçon que lui tendait l’armurier aux anges ; la pièce de métal, d’un poids conséquent pour une arme de lancer, présentait une lame droite curieusement spiralée. Surprise par le comportement étrange de l’arme dans ses doigts, elle constatait que la pointe était plus lourde que le reste de la lame, que le lest de la poignée surpassait encore. D’un mouvement prompt, elle lança l’objet en direction de la tête du faux guerrier en bois, dans le fond de la pièce. Avec un craquement sourd, le poinçon transperça sa cible de part en part, avant de se ficher dans un interstice du mur. Stupéfaite, elle lança un coup d’œil interrogateur à l’armurier, qui lui rendit le même regard. Ni l’un ni l’autre ne s’attendait à ce résultat.

- L’arbalète. » osa Veranix, toujours partagée entre la jubilation et la stupeur. « Je voudrais la voir. » Sans un mot, l’armurier ouvrit un imposant coffre plat aux ferrures renforcées, dans lequel il devait entreposer ses plus précieuses créations. Il souleva avec peine l’imposant couvercle, après avoir déverrouillé une bonne demi-douzaine de serrures. N’osant s’approcher, afin de laisser à l’homme le loisir de la surprendre, elle entr’aperçu quelques lames et pièces d’armure rutilantes, posées sur une couverture d’étoffe blanche qui tapissait l’intérieur du coffre.

Veranix possédait peu de connaissances concernant l’armement de guerre, mais elle ne pouvait s’empêcher de penser que l’arme que portait l’artisan était sans pareille. La plupart des archers qu’elle connaissait de prêt ou de loin utilisaient des arcs, légers, en bois simple ou renforcés de ferrures, avec une corde solide et de bonnes flèches, points clés de l’efficacité de ce genre d’équipement. Certains, très rares, utilisaient des arbalètes. Pour la plupart, il s’agissait d’artilleurs chevronnés, dotés d’une certaine force physique, nécessaire pour encaisser le recul, certes faible mais suffisant pour déstabiliser les novices, et actionner le mécanisme de recharge qui permettait de tendre la corde.

Ayant eu l’occasion de visiter un poste de garde, elle avait constaté que ces arbalètes se maniaient simplement, et tenaient dans une seule main, bien qu’elle n’ait pu lancer correctement un carreau qu’en tenant l’arbalète de ses deux mains. C’était la puissance et la précision du lanceur que Veranix avait particulièrement remarqué, et c’est pour cette raison qu’elle s’était procurée une petite arbalète de poing pour ses vols nocturnes, dans son ancienne vie, dont elle se servait quelquefois pour propulser un grappin sur une corniche ou un balcon pour atteindre des butins peu accessibles.

Avec surprise, plutôt intriguée quant au résultat de sa commande, souhaitant « une arme efficace, facilement utilisable et transportable, supportant de grands voyages et capable de résister à un peu plus qu’une chute de deux mètres », elle regardait l’armurier lui tendre l’ouvrage, d’une main, à bout de bras, avec autant de facilité que s’il s’agissait d’un morceau de bois.

Il ne s’agissait aucunement d’une arbalète de poing. L’arme arborait une triple rangée d’ailes et autant de cordes, plus longues que ses bras. Entièrement forgée dans un métal noirci a l’exception des ailles brillantes et de la crosse en bois, elle possédait un petit réservoir situé sous le mécanisme de rechargement, pour stocker des carreaux. Devant la bouche de l’arbalète, en terminaison de la rainure de lancement, un bec composé de quatre pointes effilées, longues comme une main, guidaient le carreau lors du tir et complétaient une mire initiée par un anneau positionné au-dessus de la crosse, juste derrière le cran qui marquait la position tendue de la corde. L’ensemble imposait, et Veranix s’imaginait déjà les difficultés qu’impliquaient des déplacements avec cette arme sur le dos : le corps de l’arbalète devait faire à peine deux têtes de moins qu’elle.

- C’est un alliage de ma création. Plus dur que l’acier, plus léger que le cèdre. A ma connaissance, personne n’a fait mieux que moi dans ce domaine. Le mécanisme est emprunté à l’ingénieur Samarian, un de mes mentors.» Les yeux de l’armurier pétillaient de fierté.

- Je ne connaissais même pas votre nom avant de venir ici. »

- Parce que nous sommes en temps de paix. Les fabricants d’armes sont inutiles quand personne ne veut exterminer personne. » Il soupirait a ces mots. « Vous avez peut être lu mon nom de famille dans les livres d’histoires. Mon arrière arrière grand-oncle Vladimir a forgé les lames de tous les officiers de la Confédération pendant la guerre des Champs Sanglants.

- Je n’ai pas dû lire assez de livre d’histoire. »

Tendant ses muscles pour contrebalancer son poids, Veranix se saisit de l’arbalète avec précaution, quasi-religieusement. L’instrument s’avéra pourtant si léger qu’elle se demandait vraiment s’il était fait de métal, ou si l’armurier ne la dupait pas simplement. Elle lui lança un regard ; l’homme se contenta de lui indiquer d’un geste de la main le mannequin à la tête transpercée.

- Tirez sur le levier, jusqu’à ce que la corde s’enclenche. ». Veranix s’exécuta, et après une longue course sans heurts, le levier cliqueta en enclenchant sa butée. Le mécanisme de l’arbalète avait placé un carreau argenté dans la rainure, en tendant les cordes croisées qui reposaient maintenant derrière le propulseur.

Sans effort, Veranix leva l’arme en direction de l’ennemi factice. Avec excitation, elle posa le doigt sur la gâchette triple et se mit en joue. Visant le torse, elle tira d’un coup sec. Le carreau partit dans un sifflement, se fichant avec un bruit sourd dans la poitrine du mannequin. Le choc du tir renversa la pièce de bois, qui s’effondra dans un bruit de casseroles au milieu des outils de forgeron, tandis que le recul manqua faire perdre son équilibre à l’archère inexpérimentée.

La démonstration était suffisante pour la satisfaire.

Les deux petites dagues aux lames fines respectaient la même qualité de fabrication que le reste. Cependant, Veranix restait trop impressionnée par sa nouvelle machine de guerre personnelle pour leur prêter l’attention qu’elles requéraient. Apres un court examen, une appréciation rapide de l’équilibrage fin opéré par le forgeron, elle les avait rangées, satisfaite, dans ses fourreaux. Des dagues restaient des dagues, et elle espérait ne pas avoir à s’en servir pour autre chose que ses proies. Car elle continuerait à chasser, elle en était certaine : une telle frénésie ne s’évanouissait pas aussi facilement.

Les bandits de grands chemins et voyageurs itinérants se protégeaient souvent au moyen d’une épée, mais Veranix s’y refusa. Elle n’avait jamais appris à manier ce genre de lame, trop lourde, trop lente et trop encombrante pour ce qu’elle en aurait fait. Une paire de dague faisait le même travail, avec plus d’assurance : le plus rapide gagnait toujours. Elle n’était pas une combattante, ni n’avait l’impression d’être un assassin malgré ses meurtres qu’elle jugeait forcés et peu importants. Elle savait seulement que le meilleur moyen de remporter un combat était de laisser le moins de chances de survie possible à son ennemi, chances qu’un coup de poignard droit au cœur balayait en un clin d’œil.

Le cours de la monnaie était le même qu’a son époque. Seulement, avoir gagné autant d’argent la rendait perplexe : jamais elle ne s’était imaginé qu’un travail honnête puisse être aussi lucratif. Jorheim lui avait été d’une grande aide à ce propos, lui ayant indiqué quel pouvait être le prix du matériel qu’elle s’apprêtait à acheter, avec une précision suffisante pour qu’elle puisse choisir exactement ce qu’elle désirait. Le receleur et elle entretenaient une relation cordiale et chaleureuse, les hommes de la région étant emprunts pour la plupart d’une bonté naturelle sans équivalent, vertu tombée sous les coups de la décadence, l’avarice et l’avidité. Rencontrer un inconnu à qui elle pouvait accorder sa confiance au bout de quelques phrases échangées était une expérience étrange et rassurante à la fois : les hommes du nord étaient incapables de s’empêcher d’aider leurs semblables. Concernant Jorheim, qu’elle côtoyait depuis plus d’une demi-année, elle était certaine d’être en mesure de lui confier sa propre vie.

Elle avait demandé à Jhael de trouver des informations à propos de l’époque où ils se trouvaient, question existentielle et trop embarrassante pour la poser à qui que ce soit. Jhael interprétait avec beaucoup plus de précision qu’elle les sons que sa propre oreille captait, ce qui la frustra légèrement. Pendant qu’elle se rendait à l’écurie, dans la partie supérieure de la ville, l’esprit de la gemme analysait toutes les banales conversations des habitants à la ronde, avant que l’une d’entre elle lui fasse savoir que l’on passerait dans le cinquième siècle dans un peu plus d’une année. Début de la saison froide, année 398 après Fraheim. Presque cent ans avant sa naissance.

Veranix resta pensive jusqu’à ce que les étables soient en vue, songeant aux implications de cette découverte. Son père était en vie. Sa mère également. Les Champs sanglants dont parlait l’armurier suintaient encore. Le pays était ravagé par les raids incessants des troupes restantes de Warren. Quand a Warren lui-même, son cadavre aurait été retrouvé deux ans auparavant, enseveli sous une colonne de givre aussi grande qu’une montagne, d’après une légende que lui racontait sa maitresse étant petite. La légende contait également qu’une épée magique, lame du Cœur de l’Hiver, avait été découverte au centre de la colonne, dans une cavité saturée de lumière, brisée en deux.


Le dresseur de chevaux de Maurennes était la personne la plus insouciante qu’il lui soit donné de rencontrer. D’allure pataude, bon vivant, il arborait une bedaine qui n’avait d’égale que la largeur de ses épaules. Malgré un embonpoint conséquent, le gaillard devait posséder une sacré poigne. Il riait à chacune de ses phrases, donnant vie à sa broussailleuse moustache rousse, et ses yeux restaient plissés par son inébranlable bonne humeur.

-V’là Damis. C’est l’plus fort des chevaux de selle que j’ai fait grandir. L’est costaude, la bestiole, et pas méchante pour deux sous. Y va où vous voulez qu’il aille, et y reste tout le temps calme. Il ne se fatigue pas, c’est une grosse montagne de bidoche. C’est l’meilleur, simplement. Faut juste pas lui d’mander d’aller trop vite, et y vous fera traverser le pays sans s’en rendre compte.» Dans son étable, la bête à la robe brune impeccable mâchait paisiblement son avoine, sa crinière dorée voilant son front, nullement concernée par les flatteries de son maitre.

« Par contre, je l’aime bien, et il m’a donné beaucoup de travail, le bougre, s’pour ça que… oh. » Veranix avait déjà lâché une petite bourse de cuir dans les bras du dresseur, et s’empressait d’aller examiner la bête de plus près. « Ou puis-je trouver de quoi le seller, en vue d’un voyage ? J’aurai besoins de sacoches, également. » Ce disant, elle s’approchait de Damis, qui maintenant la fixait de ses grands yeux sombres, passionné par son travail de broyage, mais suffisamment intrigué par l’elfe pour lui accorder un regard. Veranix tendit prudemment sa main vers son encolure, guettant le moindre de ses mouvements. La masse musculaire de l’animal l’impressionnait, et il lui vint à se demander pourquoi de telles créatures s’étaient pliées à la force des hommes, tellement leur vitesse et leur force les surpassait. Que valait une rapière contre une ruade dans les côtes ? Que pouvaient les coups de fouet face au déchainement de la colère d’un cheval ?

-Veux-tu m’accompagner, Damis ? » murmura-t-elle a l’intention du ruminant paisible. Ce dernier ne broncha pas quand Veranix posa sa main gantée sur sa gorge, et reprit même son repas tandis que la main caressait sa fourrure épaisse.

Tu demandes sa permission à une bête ? Depuis quand leur avis t’intéresse ?


Elle ignora le sarcasme. Damis semblait incapable de lui répondre, ou de la comprendre. Une bête docile, vouée à servir son propriétaire jusqu’à son dernier souffle, porter le fardeau de son corps et de son barda, jusqu’à ce qu’il lui soit impossible de faire un pas.
Elle devrait se résoudre à la seule compagnie qu’offrait Jhael.

Dario, le dresseur, lui céda son propre équipement de voyage, qu’il utilisait pour former ses chevaux à la monte. « Damis s’ra content avec vous. Il vous aime bien. J’sais que vous pouvez pas me promettre qu’il lui arrivera rien par les temps qui courent, alors promettez-moi juste que vous lui ferez pas de misères» Il revint avec l’imposante bête blonde, tenue par un licol de chanvre, apprêtée des grands sacs de voyage et sellée.

- J’y ferais attention, ne vous inquiétez pas. » Un cheval était trop précieux : elle ne pouvait pas se permettre d’effectuer a pied un aussi long trajet.

- Vous allez loin ? »

- Je ne sais pas. C’est fort probable. »

- Ne tardez pas à partir, alors. Les Champs sanglants sont plutôt marécageux en saison froide, et même les bestioles les évitent. Damis coulerait en passant dedans. » Le regard assombri de Dario lui suggérait d’acquiescer, ce qu’elle fit d’un hochement de tête. Ces champs relevaient plus du mythe que de l’histoire. Cependant, à l’époque où elle se retrouvait actuellement, la guerre venait seulement de prendre fin. Elle pourrait découvrir à loisir si le nom de l’endroit, qui liait les Merigées aux grandes plaines du nord, provenait simplement de la couleur de la végétation. Car, peu importe l’itinéraire, elle devrait les traverser.


A l’aube de son dernier jour à Maurennes, elle confia ses anciens attributs au Moreau et à l’Edgard, comme remerciement, en plus de la tête empaillée du dernier loup qui attaqua leur troupeau, et de deux capes de fourrures, cadeaux des clients de Jorheim auxquels elle procurait de quoi remplir leur bourse comme jamais chasseur ne l’avait fait auparavant. Les deux fermiers avaient fait bien trop pour elle, compte tenu de ce qu’ils pensaient de sa situation : elle ne leur avait jamais révélé ce qu’il était de sa présence dans les montagnes.

Elle crut voir une larme couler sur la peau rugueuse de la joue de Moreau, au moment de lui faire ses adieux, ce qui ne manqua pas de la surprendre. Edgard la recommanda à Werthem, dieu de la Vie, ce à quoi elle rit silencieusement. Elle les remercia cependant avec gratitude pour leurs services. Leur bonté était trop peu méritée pour se passer d’honneurs.

Tandis que le Kassara caressait les monts, irradiant la vallée de rayons orangés, le pas de Damis faisait trembler les pierres du chemin. Veranix n’était affectée que par un faible balancement, résidu du roulement d’épaules au travers de l’épaisse selle. Une sensation bien plus agréable que ce qu’elle avait pu penser d’un voyage à cheval, qui laissait libre cours à ses pensées.

La route suivait, pour rejoindre les Champs Sanglants, le fleuve Goe, torrent qui creusa la vallée dans ses premiers jours. Sa rivière coulait en son sein. L’eau qui réveilla ses sens à l’orée de sa seconde vie l’accompagnait une dernière fois.

La rivière bifurquait, en direction du sud-est. Veranix empoigna la seconde rangée de son collier, et commença à égrener machinalement les dents et les griffes, jusqu’à rencontrer celle de l’ours. Elle la serra, comme pour la briser. Ses phalanges blanchissaient et l’effort faisait trembler ses muscles. La pointe de la griffe transperça la peau de son index. Alors, elle leva sa main à hauteur de ses yeux, occultant le premier astre du jour, et contempla la goutte vermeille perler et filer le long de son doigt, avant de s’évanouir dans l’océan des plis de sa paume.
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MessageSujet: Persistances et éclats, Chapitre 8 : Silences   Mer 20 Mai - 16:56

«Fermer les yeux. Sentir l’onde m’engloutir. Disparaitre, en une fraction de temps. Laisser mes sens s’évanouir. Je vois beaucoup mieux maintenant que je suis aveugle, car si on en prend le temps, on peut trouver en soi tout ce que l’on cherche.»

- Monologue d’Hecatriate, entrée II.


Chapitre 8 : Silences








L’étroit défilé sinuait en cadence avec le torrent, masquait l’horizon et fraichissait l’air humide. Les murs couverts de mousses suintaient perpétuellement, sources infimes, prétendant renforcer les rangs du courant tumultueux. Monstrueux serpent frottant ses écailles contre les rochers malmenés, assourdissant les voyageurs des berges. Les lueurs crépusculaires s’efforçaient de retracer au pinceau doré le dos de la créature, au travers des feuilles des arbustes suffisamment téméraires pour avoir pris racine a même la roche.

- Jhael ? » Veranix perçu à grand peine les bribes de son propre murmure.

Oui ?

Sa voix, couvrant l’espace d’un instant les bruits des remous, surpris l’elfe somnolente. L’esprit n’était pas très loquace, au contraire de ce qu’elle avait espéré.

- Tu ne dis rien ». Veranix l’avait cru aimer écouter ses propre discours, alors qu’il se taisait depuis les trois jours qui avaient suivi son départ, laissant libre cours aux angoisses et aux doutes pour fleurir au sein des pensées de Veranix.

Évidemment, puisque je n’ai rien à dire.

- Soit. »

Il n’y avait qu’une seule route pour quitter les montages. Malgré les fortes neiges hivernales et les pluies fréquentes durant les temps les plus cléments, lot des contrées du nord, les pierres restaient intègres dans leur pavage régulier, comme si la voie venait d’être achevée. Les fers de Damis donnaient un rythme aux tumultes du Goe, et sur son dos, Veranix se laissait bercer par la musique brute ainsi improvisée.

Elle s’était engagée entre les parois étroites du défilé, espérant retrouver quelque espace ouvert avant la fin de sa  journée. Peine perdue, car tandis que le deuxième soleil terminait sa course visible, les murailles naturelles faisaient toujours obstacle à ce qui restait de lumière diurne. Il lui semblait impossible de réussir à s’endormir aux côtés des eaux tonitruantes, aussi avait-elle poussé sa monture à maintenir un trot lent, de manière à la ménager sans pour autant s’attarder dans le passage.

- Jhael ? »

Je croyais que tu supportais mal ma présence ?

- Je supporte encore moins la solitude.

Ceci m’étonne, vois-tu. Disons plutôt que tes pensées te tracassent, alors plutôt que d’y réfléchir sérieusement, tu préfères chercher de la compagnie. Je ne suis pas ton petit génie transportable, Veranix, et non, je ne peux pas sortir de ta tête. Ne compte pas sur moi pour être une quelconque source de divertissement personnel.


Surprise par la réaction du mage défunt, elle se contenta de hausser les épaules, et reporta son attention sur les eaux bouillonnantes.

L’obscurité de la nuit recouvrait le ciel, voile de satin troué par les étoiles. Seule la clarté lunaire s’opposait à cette noirceur, permettant à Veranix de continuer la contemplation qui l’avait absorbé.

- Je cherchais simplement à faire la conversation. »

Soit. Faisons la conversation. Comment vas-tu, Veranix ? Moi, je suis en forme. Je voyage dans une boite en observant des paysages de montagnes magnifiques. Certaine fois, une voix de femme me dérange dans ma contemplation, alors je suis obligé de lui répondre pour pouvoir retourner à ma méditation. Après tout, si c’est l’unique inconvénient du voyage, je peux bien le supporter.

- Réponds-moi, que se passerait-il si je te déposais délicatement dans le courant pour que tu puisses contempler à loisir ton magnifique paysage ? » Elle ne comprenait pas pourquoi le mage était si soudainement acariâtre. Elle n’avait surement pas besoin de lui pour son voyage, pas même pour atteindre Shan ’Caudor, mais préférait toutefois conserver les restes de son précieux savoir de son côté. Cependant, l’humeur désastreuse du mage s’ajoutait au poids des arguments en sa défaveur, son droit de regard sur l’esprit de l’elfe en première ligne. « Dit-moi ce qui te dérange. »

Je…je ne sais pas. Je suis juste fatigué.

- Il faudra qu’on m’explique comment un mort coincé dans une gemme peut se fatiguer. »

Un résidu de sensation. C’est ce que provoque le manque d’énergie, même s’il n’y a pas de fatigue réelle. Dans la gemme, l’énergie fluctue, et certaines fois, j’en suis quasiment privé. Désolé si cela t’a importuné, je ne suis pas moi-même, dans ces moments-là. Quoique,
« moi-même » ne signifie pas grand-chose pour moi.

- Peu importe. » Les mages étaient bien trop étranges pour être de bons partenaires de conversation. Au final, pensait-elle, peut-être que la dégénérescence mentale dont tous semblait atteints dans une certaine mesure était un moyen que les dieux avaient imaginé pour contrebalancer l’inégalité de répartition de la magie chez les êtres vivants.

Les parois du défilé s’écartaient, et la route entreprenait l’escalade de l’une d’elles. Ils s’éloignaient du torrent, et  Veranix croyait distinguer un pont, posé sur la faille, au-dessus des eaux. Une cascade rugissait au loin, couvrant implacablement tous les piètres bruits de remous de la rivière.

-Jhael. »

Je t’écoute.


-Parle-moi des Champs Sanglants. »

Tu ne sais pas ce que c’est ?

-Pas tout à fait. Je pense que ce que j’ai entendu s’apparente plus aux légendes qu’autre chose. On m’a dit que les morts s’y relevaient,  et s’animaient pour réclamer leurs âmes perdues. La terre et les plantes qui y poussent sont rouges, teintés à vie par les carnages qui y ont lieu pendant la guerre contre Meredis. Mais tout ceci me parait peu vraisemblable. »

Et pourtant, elle se souvenait de l’horreur sur le visage de sa vieille servante, quand elle lui racontait des histoires horribles à propos des Champs Sanglants : les morts qui dévoraient les vivants imprudents, l’air toxique qui rendait fou les voyageurs qui s’y attardaient, les sorciers maléfiques qui y prenaient refuge pour concocter des potions dans leur antre souterrain, capturant les aventuriers trop curieux pour broyer leurs os dans leurs mixtures…

Veranix se demandait encore pourquoi la vieille Marthe pensait que ce genre d’histoire pouvait l’aider à bien dormir. Cela ne suscitait rien d’autre que de violents cauchemars, dans un desquels elle se vit se faire découper en morceau par un de ces sorciers pour être ensuite bouillie dans une grande marmite. Depuis lors, après qu’elle eut raconté ce rêve à sa gouvernante, elle n’eut plus droit qu’aux rébarbatifs contes chevaleresques de l’Ère de l’Honneur, incapables de la faire rêver.

Eh bien, il y a une part de vérité dans les légendes qu’on t’a raconté. Les plantes sont bien rouges, ce qui donne son nom aux champs, mais ce n’est pas le rouge du sang des soldats tombés au combat. Il s’agit du contrecoup de l’échec d’un sortilège puissant lancé par les mages de l’Ordre. Dans le jargon, on parle de sort entropique. Mauvaise publicité pour l’Ordre, hein ? Ils ont terminé la bataille, c’est certain. Mais peut-être un peu trop vite à leur gout.

A l’origine, le sortilège visait à protéger les phalangistes de première ligne pour les rendre quasiment invulnérables aux coups de lance et aux flèches. Une incantation complexe et coûteuse au plus haut point. Elle a dû mobiliser tous les arcanistes du régiment, et ils ont surement puisé en plus de ça dans l’énergie vitale des soldats.

Un sort entropique, on ne sait jamais ce que ça peut faire. C’est un aspect des plus obscur de la magie, parce qu’il est assez difficile d’en observer un sans mourir, et, par nature, un sortilège ne peut être lancé pour être raté d’office, ce qui fait qu’on ne peut s’en servir d’expérience. Tout ce qu’on sait, c’est qu’il y a des fluctuations dans toute source d’énergie arcanique. Toute incantation requiert précision, force, et concentration. Faire preuve d’imprécision provoque ces fluctuations, qu’il faut encaisser par sa concentration, en perdant de l’énergie. Dans le cas ou ces fluctuations sont trop importantes, et qu’une grande quantité d’énergie est alors en jeu, le sort ne fait plus du tout ce qu’on attend de lui.

Je ne vais pas te détailler toute la théorie, seulement te donner un excellent exemple : la colonne de givre dans laquelle on a retrouvé Hælistan sans son maitre. L’épée est vraiment faite de givre, et c’est un sortilège qui retient la glace pour en faire une lame. Quand elle fut détruite, c’est la présence du magma en fusion, extrêmement chaud, donc porteur d’une immense énergie, qui a perturbé l’envoutement maintenant son intégrité. Sous le coup de cet afflux d’énergie, l’envoutement a brisé la lame de lui-même en libérant une quantité de matière effarante qui était contenue initialement dans la lame.

- Donc, cette colonne de givre provient uniquement de l’épée ? »

Pas uniquement, mais dans sa majeure partie. Pour revenir aux Champs Sanglants, et bien… les mages n’étaient pas assez forts pour mener à bien leur opération de protection. Ils ont tué la majeure partie des sources d’énergie auxquelles ils se sont liés, et une explosion arcanique a eu lieu.

Une explosion arcanique, en voilà encore un phénomène intéressant, qu’on ne peut étudier faute de moyens. Ce genre d’explosion ne détruit pas tout sur son passage comme les réactifs de ces malades d’ingénieurs miniers. Non, une explosion arcanique détruit simplement la réalité pour en créer une nouvelle. Dans celle des Champs Sanglants, la nature est rouge, se compose et se nourrit de chair, et les ligaments et les os des morts sont encore animés par ce qu’il reste des influx nerveux des soldats, influx se produisant a l’air libre, puisque leurs cerveaux pourrissent dans la terre. L’air n’est pas toxique, mais pour sûr, il pue. Le sol est spongieux et sujet à piéger ceux qui traversent les Champs, car composé de chair. Entièrement. Le champ n’est pas vivant. C’est simplement un gros steak sans conscience, et le sang qui rougit la végétation n’est pas celui des morts, mais bien le sien.

L’idée de marcher sur un pâté de viande créé par magie révulsait Veranix. Maintenant qu’elle n’avait plus matière à craindre l’inconnu concernant sa destination prochaine, elle hésitait à considérer qu’il s’agissait d’une bonne chose.

-Il n’y a pas moyen de contourner cette…chose, pour sortir des montagnes ? »

L’explosion en a contaminé une partie. Il n’y a aucun passage à part la route que tu emprunte en ce moment même. C’est pour ça que personne ne se rend plus ni à Maurennes, ni à Franc-Col, que les raids de Warren ne s’y sont jamais aventuré, et que, par la suite, personne n’a plus jamais cherché à envahir les montagnards.

Une question taraudait son esprit, une foule d’images dégoutantes se pressant aux portes de sa conscience, fraiches créations de ce son imagination produisait en écoutant Jhael.

...La route qui traverse les Champs ? Oui, des ouvriers ont bien creusé les chairs pour mettre en place les fondations et paver la voie. Ils étaient bien payés, en dédommagement de l’horreur qu’imposait le travail, et pourtant beaucoup ont abandonné en cours de route. La couronne a déboursé pas loin de deux millions de pièces d’or supplémentaires, si on effectue la somme des primes de risque diverses. Et tous les hommes venaient de la voirie de Franc-Col. Aucune cité des Plaines n’accepta l’ordre de mission de l’Etat concernant la création du passage entre les montages et le reste du pays.


Veranix déglutit. La perspective de traverser, même perchée sur Damis, une forêt de monceaux de chair plantées dans la pulpe saignante n’était pas faite pour l’enchanter. Elle tenta d’oublier ses visions cauchemardesques tandis que son cheval ralentissait pour s’engager sur une passerelle de pierre enjambant la rivière. Après tout, malgré son aspect, la zone contaminée par le sortilège entropique n’était pas dangereuse, à proprement parler.

Se risquant à solliciter son vertige, assise au-dessus de la ravine, elle jeta un œil à la chute d’eau sur sa droite, responsable de vacarme qui assourdissait ses tympans depuis qu’elle avait quitté la rive. L’écume furieuse se déversait avec fracas, et Veranix ne pouvait pas voir sa destination au travers du voile d’ombre nocturne. Elle apercevait seulement, posées sur la montagne qui lui faisait face, de multiples lueurs, autant de lampadaires et fenêtres d’une cité autrefois florissante. La gigantesque muraille qui défiait les versants de la vallée enclavée de Maurennes s’arrêtait à hauteur de la  nuée de lucioles, et certaines s’étaient posées au sommet.

Franc-Col montrait ses premiers signes de vie. Avant la fin de la journée suivante, Veranix serait à ses portes.

La route, que les nombreux cols en contrebas annonçaient sinueuse et pénible, longeait une falaise abrupte, bloquant l’avancée de la forêt. Au premier demi-tour amorçant la descente dans la vallée, Veranix continua droit devant elle, pour établir un campement rapide. La nuit étant déjà avancée, elle considérait intérieurement l’occasion de se lever plus tard qu’à l’accoutumée, d’autant plus que les images de sa destination prochaine polluaient ses pensées : sa nuit risquait d’être agitée.

Les vachers n’avait pas pu s’empêcher de lui faire un cadeau de départ aussi encombrant qu’utile, aussi disposait-elle dans ses sacoches d’un quart de meule de fromage et d’un jambon entier, découpés par le Moreau. Elle n’aurait pas besoin de chasser avant bien longtemps, en ajoutant à ceci ses propres réserves.

Les nuits fraichissaient à l’approche de l’hiver, mais la température restait suffisante pour se passer de feu. Quant aux occupants de la forêt, elle estimait ne pas avoir besoin de les faire fuir.



L’aube, radieuse, éclairait pour Veranix une vue imprenable sur la vallée du Goe, qui s’élargissait de trois autres cours d’eaux dont elle ne connaissait pas le nom, scindant la nature d’une véritable barrière aquatique. Les plaines dépourvues d’arbres, encaissées entre les montagnes, offraient un lieu privilégié de pâturage, et, plus loin, un pont prolongeait la route par-dessus les eaux à hauteur d’un grand portail de pierres noires, unique entrée dans la muraille qui ceinturait la montagne recouverte de bâtiments.

Franc-Col défiait la hauteur des géants de pierre, abritant une population singulière s’il en est, dont les bâtisseurs sans limites creusèrent la roche sans relâche pour édifier au mépris de la gravité avenues, murs, tours, maisons, et surtout, une gigantesque forteresse, fleuron de l’architecture nordique, englobant le sommet du Mont Marbré au sein de son donjon. Une partie de la cité était souterraine, cavités taillée a même la roche transformées en véritable manoirs, devant l’impossibilité plus qu’évidente de disposer de suffisamment de place pour agrandir la ville au rythme de l’accroissement du nombre de ses habitants.

Longtemps, les hommes du nord conservèrent leur indépendance, et leur fierté résidait dans cette impressionnante et imprenable cité. Trois siècles  après que les conflits cessèrent, les dirigeants de la ville s’accordèrent a négocier le rattachement des Merigées et du pays avec la Couronne. En ce temps-là régnait Inarelle Ensaals, vertueuse reine elfe qu’on surnommât « gardienne de la paix », remarquable pour ses actions d’éclats en ce sens. En plus d’avoir interrompu de nombreux conflits internes et tensions externes, mettant fin à la guerre fratricide contre les Iles d’Oros, elle conquit la Montagne des Hommes sans présenter un seul soldat au-delà de ces murs, là où tant d’armées avaient piétiné pour rebrousser chemin après leurs cuisantes défaites durant l’Ère de l’Honneur.

Veranix avait beaucoup entendu parler de Franc-Col dans son ancienne vie comme la capitale des forgerons et bijoutiers. Nombre de ses connaissances jouissaient des services de colporteurs effectuant le commerce de joaillerie entre les côtes et les montagnes. Il s’agissait d’hommes rudes, payés pour organiser des caravanes escortées lourdement, chargées de marchandises précieuses à destination des nobles des grandes villes de l’ouest, des gaillards que n’effrayaient ni les attaques de bandits, ni la traversée des Champs Sanglants pour rejoindre la montagne. Du moins, leurs tarifs étaient suffisamment faramineux pour compenser le risque permanent que constituait leur travail.

Elle n’avait cependant entendu personne évoquer cette vallée-sanctuaire, paradis verdoyant au bord de l’eau, qu’elle trouvait réellement magnifique. Enclavée à l’intérieur du front de la chaine des Merigées, terminée par les contreforts du Mont Marbré, le Goe l’avait creusé depuis son lit avant de donner dans une impressionnante cataracte, quadruplant sa largeur en une dizaine de kilomètres avant de s’effondrer dans un brouillard d’écume. Sur son cours s’étendaient champs cultivés, vergers chargés de fruits murs, couvrant les berges de feuilles mortes jaune et ocre. De larges troupeaux de bovins paissaient alentour, et quelques constructions en bois ponctuaient de bistre le tableau verdoyant.

Damis descendit les cols successifs d’un pas encore plus mesuré qu’à son habitude, sans doute échaudé par ses quelques ratés au moment de piétiner les éboulis que la falaise lâchait sur le pavage. Veranix se passa des services de sa monture le temps de la descente, peu enjouée par la pente critique qu’infligeait Damis à la selle, à laquelle l’elfe devait furieusement s’accrocher pour ne pas glisser le long de l’encolure.

Déposées aux bifurcations de la route, au centre de cavités taillées a même la falaise, de petites idoles, sous la forme de statuettes à l’effigie des avatars de dieux, transmettaient la protection divine, dispensant bénédiction aux plus pieux des voyageurs. Veranix s’étonnait d’en reconnaitre si peu.

La dernière alcôve cependant réveilla en elle un mélange complexe de colère et de crainte insoutenable. L’idole honorait Kraïd, Pointe de l’Hiver, dieu des neiges, du givre et de la glace, représenté sous la forme de son seul avatar connu, Hynesis. Avec un sens du détail surprenant, la statuette de marbre peignait des traits hachés sur un visage fin, presque gracieux, un étrange demi-sourire aux lèvres. Mais plus encore, l’artiste avait rendu aussi fidèlement que possible l’épée bâtarde, des multiples branches folles de sa garde aux rainures symétriques de sa lame, et surtout, son pommeau en forme de larme.

Mue par un instinct maladif, elle s’efforça d’éviter le regard de l’effigie, avant de tracter son cheval hors de la dernière descente. Le corps revigoré par sa marche matinale, mais l’esprit préoccupé par la statuette, elle enfourcha de nouveau Damis, désireuse d’en finir au plus vite avec cette dernière journée de voyage avant une première escale. La bête, cependant, interprétait toujours avec autant de flegme les coups de talons et les cris de sa maîtresse, se contentant de déambuler au pas, précipitant à peine sa marche. Jhael restait silencieux, laissant Veranix méditer à loisir, bercée d’avant en arrière par les roulements d’épaules du cheval.

Certes, d’après les exploits qu’on lui accordait, de nombreuses familles devaient l’existence à Hynesis, et elle trouvait normal qu’on lui concède une certaine forme d’estime. Mais de la à lui vouer un culte… Fraheim avait interdit la pratique de la religion. De tous les faits relatifs aux avatars, celui concernant la fin de l’Ère Abolie, baignant dans le sang, était sans doute le plus marquant, et probablement le plus véridique. Fraheim avait beaucoup prêché, et tué tout autant, pour convaincre les fanatiques de l’existence et de la volonté des dieux, qui rejetaient tout culte qu’on pouvait leur vouer.

Mais les enfants têtus n’apprennent rien, et malgré le dévastateur avertissement de Fraheim, on recommença a idolâtrer les dieux et leurs avatars. Plus question de religion « faussée » cependant, et aucune forme de fanatisme délétère. Les dieux semblaient tolérer cet état de fait, les cultes durant depuis plus de mille ans sans que Fraheim ou qui que ce soit d’autre ne revienne s’y interposer.
On érigeait des monuments au nom de nombreux avatars bienveillants. Sihdanka, Atreon, Shin ab Leo... Très peu rendaient hommage au violent Fraheim, pour des raisons évidentes, mais Hynesis ?

Qu’avait fait Hynesis pour recevoir l’honneur de figurer dans cette alcôve ? Tout ce qu’elle savait de l’avatar du dieu, c’est que toutes les légendes à son sujet le dépeignaient comme un être versatile, inconstant, irraisonné. Personne ne connaissait le but de ses actions, souvent dévastatrices, et personne ne pourrait dire s’il fallait le considérer comme un protecteur de sa création, un être bienveillant venu mettre de l’ordre dans ce monde, ou simplement un fou qui s’amusait avec ses pouvoirs, sauvant occasionnellement des milliers de vie sans y prêter attention, comme si protéger ou annihiler n’étaient que de simples possibilités, paramètres secondaires de ses expériences.

Sans doute était-ce un moyen d’implorer sa clémence quant à la vigueur des hivers dans la vallée, le froid mordant si fort dans ces régions que les engelures pouvaient faire perdre des membres. Veranix n’en savait rien, et se promis intérieurement de trouver la raison de cette adoration. Qui sait, peut-être que même l’aubergiste chez qui elle se restaurerait a Franc-Col pourrait l’éclairer a ce sujet.

La route pavée était reliée à quelques chemins de terre a peine marqués, joignant de temps à autre quelques-unes des fermes qu’elle avait aperçues la journée précédente à l’unique voie menant à l’unique pont au-dessus du Goe. Devant deux d’entre elles seulement, et uniquement après avoir franchi le fleuve, elle aperçut des travailleurs rupestres qui la saluèrent au loin. Elle se demanda un moment la raison d’un tel abandon des cultures et élevages, qui requéraient une attention cruciale en cette période de l’année, avant que Jhael ne la lui rappelle.

La guerre. Les quelques hommes et femmes que tu peux encore voir aux champs sont ceux que la guerre a épargné. Songe bien que tu es née à l’aube de la défaite de Warren, et que le prix à payer fut conséquent. Sans l’intervention d’Hynesis, personne ne serait revenu. Oh, et je suis quasiment certain que c’est pour cela qu’on l’a représenté portant son épée, brisée en deux, dans l’alcôve cultuelle.

Veranix maudissait son manque de connaissances en histoire. Cela aurait dû lui sauter aux yeux. L’évènement qu’elle savait être une catastrophe de plus commise par l’avatar était considéré par beaucoup comme un sacrifice, qui mit fin aux conflits en annihilant Warren et son armée. Pas étonnant qu’il soit considéré comme un sauveur dans les régions froides, celles-ci faisant partie des rares zones que l’armée de Warren n’avait pas mis à feu et à sang, et que les raids post-guerriers avaient également épargnées.

Les portes étaient closes à son arrivée, et la nuit était tombée depuis peu, les astres étant avares de leur lumière à l’approche de la saison froide. Une sentinelle sur le chemin de ronde qui surplombait l’entrée l’interpella.

- Vous ne pouvez pas entrer après le couvre-feu. Ordre de la cour. » Le couvre-feu. Elle aurait dû y penser. Elle avait une fois de plus surestimé la vitesse de Damis, et l’heure avait tourné bien plus qu’elle ne s’y attendait.

Soit. Dormir dehors ne la dérangeait pas. La guerre venait tout juste de prendre fin, à l’époque où elle avait ressuscité, et il lui semblait logique que ce genre de mesures soit prise pour conserver l’intégrité de la ville.

Peut-être que Maurennes, trop reculée, n’était pas assez importante, ou pas assez bien défendue pour qu’un couvre-feu influe sur sa sécurité, mais ici, a Franc-Col, cela lui sembla naturel. Alors qu’elle faisait route inverse, en direction de la petite étable qu’elle avait repérée, une deuxième voix la rappela.

- Hé, vous, là-bas !» Veranix ne se retourna pas assez vite pour apercevoir son interlocuteur. Craquant  sous la pression de son propre poids, un des battants de la porte s’était entr’ouvert, un passage à peine suffisamment large pour laisser passer un cheval chargé. Comprenant qu’on lui faisait une faveur, Veranix fit de nouveau demi-tour, s’approchant de l’ouverture d’un pas plus mesuré, tant de manœuvres rendant Damis nerveux.

Prudemment, elle passa sous le linteau de pierre. Un garde était sorti, empoignant fermement sa hallebarde, sans doute pour s’assurer de ce que Veranix entre seule.

Immédiatement après avoir franchi le portail, un garde à la bedaine avenante se saisit du licol de Damis, l’immobilisant au prix d’un faible effort.

- Simple contrôle. »mâchonna-t-il a l’intention de l’elfe interrogatrice.

Veranix acquiesça, et laissa une demi-douzaine de gardes s’approcher d’elle et fouiller ses affaires, quelque peu surprise de l’effectif qu’elle requérait à elle seule.

Elle réagit avec grande vivacité, dégainant une de ses dagues à sa ceinture, quand elle sentit l’un d’entre eux s’affairer a décrocher la gigantesque arbalète de son dos.

- Lâchez ça. » Le garde en question resta impassible, regardant avec dédain la lame dont la pointe effleurait son menton. Puis, il adressa un léger signe de tête a ses comparses de l’autre côté de Veranix.

Elle sentit un poids conséquent lui tomber sur les épaules. Une grosse corde. Promptement, un deuxième garde proche de celui qui l’avait privé de son arme planta un crochet dans le cordage pour le faire descendre jusqu’à ses coudes. Quelqu’un, de l’autre côté, frappa Damis sur la croupe, ce qui eut pour effet de le faire bondir en avant et de s’éloigner au petit trot, renversant Veranix ligotée dans la poussière. Meurtrie par l’impact, elle resta pliée en deux un instant, temps suffisant pour que les gardes entreprennent de recouvrir sa tête d’un sac de toile.

Immobilisée par ses liens, elle se débâtit un moment avant de recevoir un grand coup à l’arrière du crâne. Sonnée, mais toujours consciente, elle cessa de se débattre. Ayant promptement réfléchit à sa situation, elle préférait qu’on croie a son assommement plutôt que de recevoir un nouveau coup. Feindre l’évanouissement lui permettrait de comprendre ce qui lui arrivait, chose qu’elle était incapable de faire à l’ instant.

Elle sentait qu’on la soulevait par les épaules et les pieds, et qu’on la transportait. On la balança ensuite sur un plancher recouvert de paille. Veranix perçu les pas de ses ravisseurs s’éloigner, puis, plus rien. Elle resta prostrée de longues heures dans cette position inconfortable. Son dos la harcelait de douleur, et elle sentait que sa chute avait écorché ses avant-bras en plus d’avoir ruiné ses chevilles.
Elle ne put s’empêcher de songer cyniquement au contraste entre les principes d’accueil et de bonté des maurrennois et ce premier contact peu engageant avec la milice de Franc-Col. Pendant qu’elle cherchait à comprendre ce qui venait de lui arriver et quelles raison pouvaient avoir les gardes d’une ville inconnue à l’emprisonner de la sorte, elle s’aperçut d’un détail singulier, qui ne manqua pas de l’inquiéter.

Le lien mental qui lui rappelait la présence sarcastique de Jhael avait disparu.
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