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 L'essence d'un préjugement

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Vano Vaemone
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Date d'inscription : 18/01/2015
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Localisation : Chez mes ptits monstres <:

MessageSujet: L'essence d'un préjugement   Mar 26 Avr - 0:57

EDIT : j'ai tenu compte de la critique d'Eska et de Kayra, elle a été appliquée. Mais ça n'empêche pas d'autres avis !
Ce récit est une préquelle de mon univers La descendance profane. (Evidemment je n'ai pas pu m'empêcher de commencer par mon antagoniste préféré, qui arrivera tardivement dans l'histoire originale-) Voici le récit d'Oren Demonis, magnifiquement illustré par Eska c:
Divisé en deux parties pour faciliter la lecture, le récit original compte onze pages.


L’essence d’un préjugement



Quelle était la raison, ordonnée par son dieu, qui ne lui accordait pas le rang royal ? Cette question, il la formulait tous les jours dans ses pensées et chaque matin lorsque le démon originel quitta ses appartements. Le peuple semblait même complice pour aggraver son irritation naturelle. « J’espère que le roi Keran nous écoutera » ou « Le cours du roi Bael va bientôt commencer » disaient quelques originels arrivés dès les premières heures dans le domaine des frères Demonis. Ces citoyens bestiaux aimaient exprimer fièrement les noms de leurs souverains. En conséquence, la brève venue du dernier-né de cette honorable fratrie – lui qui n’était pas un roi – ne suscitait aucune éloge. Celui-ci s’était même habitué à cette absence de compliments. De toute manière, l’originel détestait son nom pour qu’il soit prononcé. Enfin, tout le monde le reconnaissait à tel point que son physique parlait déjà à sa place. Le troisième frère Demonis était un démon aux caractéristiques de cerf, portant des excroissances aussi grandes que son âge, et possédait une couleur de cheveux qu’aucun originel n’avait : le bleu nuit.
Le cervidé était contrarié, bien qu’il connaisse les risques d’arpenter publiquement les rues de la capitale Voyenngor. Pourtant, il devait guetter ces chemins populaires et bruyants, il le devait comme Keran restait sur son trône en tant que roi et comme Bael restait dans sa bibliothèque en tant qu’enseignant et roi. Si l’originel sans couronne avait une telle humeur aigrie, le moindre ennemi ne devrait pas l’importuner : son travail n’en serait plus que facilité.
L’originel n’avait nul besoin de reconnaître les malfaiteurs. Même si la densité et la longueur de ses cheveux cachaient son dos, il repérait ce genre de personnes derrière lui. Il les nommait « fourberie », celle-ci s’exprimait hautement et se vêtait plus richement que les traditions originelles. Cette allégorie était en réalité deux nobles qui se situaient à des centaines de pieds. Près d’une ruelle, le cervidé les avait déjà vus alors qu’il s’éloignait d’eux. C’étaient des démons aristocrates qui, sous des rires silencieux, préparaient une action sournoise. Il n’y avait rien de très difficile à deviner sur leurs intentions. Depuis que son frère Keran Demonis avait prouvé la légitimité de son règne millénaire, devant leur dieu en personne, la tension entre les démons aristocrates et les démons originels s’était dissipée. Mais elle engendrait diverses vengeances de la part de ces démons s’estimant plus évolués que leurs frères originels.
Tous les aristocrates ne retenaient rien de l’agitation qu’ils avaient souvent provoquée dans la capitale, ni même celle que le duo envisageait maintenant. À pas de loup, les deux nobles profitaient de la foule pour avancer, mais rester à bonne distance. La sphère noire matérialisée, la main du premier aristocrate restait basse pour éviter d’attirer les soupçons à cause des petits éclairs englobant la manifestation magique. L’acolyte, qui ne se servait pas de ce pouvoir, avertit son confrère du moment opportun, car ils n’avaient qu’une seule chance. Levée soudainement, le dangereux pouvoir traça vers leur cible : c’était le démon cerf. À l’impact, la boule obscure – derrière la victime – vola en éclats sous un tonnerre. Le bruit inquiétant, mais reconnaissable de tous, surprit les monstres des alentours.
Durant ce temps de panique, les aristocrates foncèrent vers la personne touchée. La magie prétendait le déstabiliser psychologiquement, sans dommage physique. Le jeteur de sorts cria un ordre que seuls les pratiquants pouvaient plus ou moins comprendre sous la langue divine : « obéis-moi ». Son complice, plutôt agile à l’arme, dégaina sa rapière en guise de prudence.
L’instant qui suivit coupa la plupart des arrestations hurlées à l’encontre des deux démons. Personne n’avait le temps de voir l’originel – la cible des aristocrates – se retourner. On ne remarqua qu’une pluie d’épines cribler le lanceur de maléfices, que l’épéiste cherchait à protéger. Désespérément, la force cinétique de ces pointes contraignait l’aristocrate à s’agenouiller. Il subissait sa fatigue et les parties perforées de sa peau. Cette contre-attaque avait surpris les deux aristocrates. Si le sortilège avait fonctionné, leur cible aurait dû être docile. Ce n’était absolument pas le cas. L’échec du magicien se changea en frayeur, il se tourna pour s’enfuir.
Le peuple ne se montrait pas complice pour cet agresseur, ce qui retarda sa course. Ce fut le cervidé lui-même qui l’attrapa soudainement à l’épaule – d’une seule main – pour le jeter dans la direction opposée. Beaucoup croyaient à un début de lutte. La supposition s’arrêta quand le violent originel venait récupérer le noble, qui souffrait à cause de quelques raclures sur sa peau. Le démon cerf jeta très vite un certain regard vers l’une des bêtes qui avaient alerté l’incident. Ses yeux assez familiers et froids énonçaient en silence une parole précise au témoin. Ce dernier, ayant compris le message secret, se retourna vers les autres en annonçant que l’incident avait été réglé et que le criminel allait être jugé par les rois Demonis. Pour ce qui était de l’aristocrate armé et blessé, on le sommait de se retirer s’il ne voulait pas partager la même peine.


Mais au château, la présence de cet aristocrate n’avait pas été rapportée. Le démon cervidé, qui avait pressenti la mauvaise action, ne l’emmena jamais devant l’un des rois pour son crime.
Il connaissait ces passages secrets, il les avait lui-même élaborés afin que seul le bâtisseur soit maître de ces oubliettes… construites en dessous des souterrains principaux. Il en était bel et bien l’initiateur, car l’aristocrate – traîné encore par son épaule – entra aussitôt en panique en voyant divers instruments dangereux, brillants à cause de la faible luminosité. Sa tête était aussi incapable d’ignorer le pavé de pierre noire, où séchait et ruisselait ce liquide empestant le fer. Soudainement, à cause de la multitude de corps éparpillés dans la grande pièce, il se débattit de frayeur. Entendant ces cris incessants et irréguliers, l’originel renforça la force de sa prise. L’action rassembla les braillements en une plainte plus concrète et moins désordonnée. Il montra encore moins de résistance lorsque son bourreau paralysa ses genoux par un piétinement de bottes de métal, le temps d’attacher minutieusement chaque phalange de ses mains sur un mur libre. Avant de songer à la liberté, l’aristocrate constatait sa position : assis, genoux au sol, chevilles enchaînées et ses mains immobiles trop tendues à cause de ses doigts ligotés. Ses pensées se perdaient sur la sanction qu’il allait subir. Ses yeux ne quittaient pas le démon cerf qui semblait avoir déjà décidé de quel instrument il se servirait.
Le premier détail qui percutait était les pointes. Confus par leur nombre, elles paraissaient avoir été placées au hasard. L’aspect de l’objet était étrange, un mélange entre une menotte et un bracelet avec l'épaisseur d’un pouce. Il était accompagné d’un petit mécanisme rotatif. Les pointes étaient placées sur la partie intérieure. Le constat s’arrêta quand l’originel se retourna vers celui qu’il allait maltraiter.
L’aristocrate recommença les plaintes à la sonorité tumultueuse quand le grand démon s’approchait. Le frisson de son corps se perdait lui-même. Il ne trouvait aucune sortie, à cause de ses jambes endolories et ses doigts prisonniers. Frappant chaque membre à son passage, ses mollets tremblaient plus qu’à cause d’un froid. Le ventre se déforma par un choc violent. Il dispersa la frayeur. Celle-ci engendra des sueurs froides, puis chaudes, variant sans cesse. Leurs poussées agitaient ses bras, débattant au rythme de spasmes gutturaux. Les yeux s’égaraient. Ils fuyaient les membres terrifiés, cherchant ailleurs. Mais où ? Ils se désorientèrent devant les épines du bracelet, puis ils ne virent plus l’instrument.
Son angoisse surgit à l’approche de l’originel. L’horrible question qui le tourmentait, c’était de savoir quelle partie de son corps serait brutalisée. Le rappel de sa chute le détourna vers une imagination plus épouvante. L’arrivée de l’objet suscitait avec stupeur son utilité. Les multiples suppositions l’embrouillaient. Cet entassement le noyait. Soudain, il s’en échappa. Il ne voulait pas savoir, il voulait un châtiment plus juste. Où était la justice ? Ce n’était pas elle ! Il essayait de l’appeler, sauf qu’elle était face à lui avec cette chose menaçante. Non, s’il parlait, quel serait le prochain outil horrifique ? Il ne devait pas parler. Mais il désirait la liberté, il devait fuir. Que les chaînes s’éclatent ! Pressé par le peu de temps, son cerveau cria à son corps : délivrer, maintenant, briser les liens, tout de suite, fuir, sur-le-champ ! Sa gorge se noua, plus consciente de la réalité. Elle rejetait le souffle mais pas ses mots. Son imploration la tapait fort, encore plus fort. Les pensées criaient la pitié. Il n’arrivait plus à articuler. Quelque chose de froid gela son cœur, ou l’immobilisa. Tout s’arrêta.
Quand l’originel était au plus près de lui, le corps et l’esprit s’éteignirent. Jusqu’à un timide grincement, le « froid » se manifesta. Il était en haut. Les pointes rencontrèrent la peau charbon de l’aristocrate. D’un coup, l’épiderme comprit. Elle n’avait pas pu alerter le cerveau. Un autre grincement l’avait devancée, puis percée. L’esprit se vivifia trop tard. Le bracelet était au poignet ! Les premières gouttes s’échappèrent avant un énième hurlement. Combien d’épines pouvaient autant le martyriser ? Assez pour toucher ce pourquoi elles avaient été conçues. Mais il n’en savait rien. L’aristocrate souhaitait que cela se termine. Il retrouva le sens de la parole, bien que déformée, pour adjurer. Le silence, en retour, lui espérait une chance. Cependant, le calme s’écourta. Le grincement recommença, coupant un mot partiellement articulé. Le bracelet atteignit enfin son but, son maniement fut le dernier. Et le poignet, seule communication entre la main et le cerveau, s’ankylosait pendant très longtemps.


Il possédait un deuxième bracelet, mais la résistance de ce criminel ne l’encourageait pas à s’en servir. Celui-ci risquait de mourir trop tôt, alors que l’utilité primaire de ces instruments se contentait de détruire les ligaments. Il choisit de le laisser à l’abandon, pour l’instant. L’aristocrate avait assez crié et l’avait assez offensé pour mériter ce type de châtiment. Pourtant, il estimait que le jeteur de sorts n’avait pas assez souffert.
L’originel s’en alla trouver une autre forme de maltraitance. Comme ce n’était pas la première ni la dernière fois, ses méthodes demeuraient secrètes. Quand il quitta ses oubliettes cachées, il ne doutait aucunement que sa vérité perdurait : on avait traîné en justice ce jeteur de sorts et les rois l’avaient jugé.


~ * * * ~


Sa présence n’avait pas été ignorée par les étudiants. Les jeunes originels ne le connaissaient que par les dires de leurs parents et des rois, dont l’un d’eux était leur enseignant qui les rappela à rester attentifs. Cette brève curiosité agaçait intérieurement le tortionnaire. C’était comme si personne ne s’attendait à le voir et qu’on se demandait pourquoi il venait alors qu’il s’intéressait peu à l’étude de la magie. La deuxième idée avait une part de vérité. Toutefois, il pouvait rechercher seul et sans le moindre dérangement. Bael, l’éducateur et le second roi de Vietrsikov, était concentré sur son cours.
L’immense bibliothèque lui remémorait l’un des principaux travaux et passe-temps de son frère aîné, si jamais il avait omis ce détail. La connaissance et l’étude du monde de Sorven occupaient la majorité des premiers rayons, ce qu’il l’obligeait à s’éloigner de ces allées. La logique aurait préféré que l’ouvrage qu’il cherchait se situait proche de la leçon du jour. La chance du démon cerf était plus favorable à l’isolement, ce n’était pas plus mal pour lui. Les livres sur la magie noire – celle accordée par leur dieu – n’avaient pas de catégorie, dus à leur minorité. Bien que la possession était l’une des deux formes de magie noire possibles, elle était considérée comme dangereuse. Les traités sur son sujet étaient peu nombreux et valorisaient plutôt ses intentions pacifiques que sa pratique. Toute l’ironie était que la plupart des démons, originels et aristocrates, possédaient ce pouvoir pour entraver les lois.
La lecture de ces ouvrages l’occupait pendant plus d’une heure. Feuilletant les dernières pages, il n’avait trouvé que partiellement la réponse à sa question. En même temps qu’il quitta un bureau de pierre pour reposer les livres, il devina très tôt la venue d’une grande bête à la crinière de lion et vêtue d’une robe de mage mauve. Rarement, les élèves se dispersaient pour étudier après un cours. Cela ne pouvait être que l’érudit. Même le dos tourné, il le reconnaissait par nombreux points : son odeur, sa taille inhumaine – bien qu’une cinquantaine de centimètres les séparait – de trois mètres, sa démarche et son altruisme. Il était son frère. Cela donnait souvent ce droit à Bael de veiller sur lui, le dernier-né alors qu’il n’avait qu’une année de différence.
À la première impression, le ton guttural faisait croire que l’intrusion du petit frère n’était pas autorisée. Toute la subtilité des sentiments se distinguait à une certaine sonorité, après que la grande bête l’ait salué par une formulation sacrée, échangée toujours entre originels. Cependant, le tortionnaire l’ignorait par l’absence de sa salutation. La voix du félin portait de la curiosité :

— Tu ne viens jamais ici par pur plaisir. Que s’est-il passé ?
— Une autre tentative de possession, expliqua-t-il sans politesse et sans tourner les yeux vers Bael. J’ai été surpris par deux aristocrates. Une menace et ils se sont enfuis. Peut-être que l’aura du sortilège m’a affecté.
— Une céphalée ? Contre-sorts de Kaslkin, rangée 6.

Sans répondre, l’originel tourna son intérêt vers la rangée citée. L’absence d’articles lui facilita la tâche. Une fois le livre récupéré, plus rien ne permettait de négliger l’enseignant, ni de rester dans ce lieu. Ses yeux ne croisèrent que quelques secondes le lion, pendant leur discussion. Là où ceux de Bael avaient une once de compassion dans son sérieux, son frère lui échangea une habituelle froideur.

— Nos minces communications ne nous ont jamais empêché la bienséance.
— Guerre me remercie donc en silence pour ces tâches ingrates. Épargne-moi tes leçons de vie et laisse-les dans ton sanctuaire, l’offensa-t-il en partant nonchalamment.
— Oren, l’interpella calmement l’érudit.

Pendant les premiers siècles de sa vie, entendre son nom faisait bouillonner tout son sang. Il était ce lien créé et dicté par Guerre. Aujourd’hui, il avait neuf cent soixante-dix huit ans. La colère était passée, mais la répugnance demeurait. Bael comprenait parfaitement, par l’appel du nom, qu’il obtenait son attention pour quelques secondes. Les pas de son frère s’étaient arrêtés.

— Si Guerre ne t’a pas octroyé ce titre, il l’a décidé pour des raisons justes. C’est par sécurité, et non par méfiance. Les temps sont difficiles. Keran et moi ne pouvons pas quitter les murs du domaine. Notre dieu ne reviendra en Vietrsikov que dans deux mois et ce cycle ne change jamais. En attendant son retour, la protection est son mot d’ordre. Dans cette mesure, tu es notre meilleure sentinelle. Ne te rappelles-tu pas qui a déjoué la plupart des complots ?

L’intérêt de ce discours était superflu. Il venait soit d’une consolation fraternelle ou d’une parole dictée par le Juge. Il n’en voulait pas, donc il ne lui répondit jamais et reprit son chemin. Son poing libre ne démontrait pas sa frustration, elle habitait déjà en lui. Il était dévalorisé de la fratrie royale, soi-disant pour protéger son pays et le peuple des originels. Paradoxalement, on le complimentait pour sa qualité : il avait développé un esprit contraire au manichéisme. Il côtoyait en permanence la tromperie, entre les aristocrates qui soumettaient des originels, en passant aussi par les chantages, les menaces et les bonnes grâces. C’était ainsi que l’incident interrompu du matin et le démon torturé devenaient une mince affaire, réglée en peu de temps grâce sa mentalité habituée. Même son frère Bael n’était pas tout blanc à ses yeux.
Quant à lui, le tortionnaire, l’aura de la magie ne l’avait jamais atteint. Il n’avait jamais eu de maux de tête.



~ * * * ~


Parmi les contre-sorts, l’un d’eux serait une parfaite expérimentation. Dans la même branche de magie et étant un sous-genre de la possession, il existait un petit sort qui consistait à la contrecarrer en une masse d’ondes perturbant le système nerveux. Le but primaire de cette annulation mentale était de créer une gêne de courte durée, déconcentrant le magicien et rompant ainsi la sphère dangereuse. Et qu’en serait-il si l’utilisation était répétée ?
Aucun habitant, ni les aristocrates, ne s’était rendu compte de sa riposte. Maniant également la possession, il avait riposté ainsi pour ne pas être sous le contrôle de la magie noire du jeteur de sorts. L’apprentissage du contre-sort lui coûtait tout de même du temps. Cependant, ce temps se récompensait par l’anxiété de sa victime. Le premier châtiment avait créé au torturé une lucidité sinistre : tout ce que cet originel touchait ou essayait dans cette salle se retournait plus tard contre lui.
Au bout du cinquième cri, un visiteur arriva. Un de ses larbins, à la corpulence confusément bossue qui ne venait que de la crainte naturelle provoquée son chef, l’avertit d’une nouvelle importante. Ce dérangement l’aurait tenté à engendrer un dernier hurlement. Mais selon qui était le demandeur, il ne devait pas s’attarder. Sinon, il serait découvert dans ses pratiques.
Il abandonna encore une fois la victime de sa journée. Celle-ci, en plus de sentir sa tête bourdonner affreusement, se heurta à cause du serviteur trapu qui ne gardait aucune attention sur lui. L’originel, aux traits de rongeur, était bel et bien un complice. Prudent, il conservait la délicate habitude de prévenir le tortionnaire. La trappe au plafond aurait été une chance d’être entendu et l’aristocrate essaya, si aucune magie n’assourdissait les deux étages.
Comme à l’accoutumée, sa venue dans les cachots avait été facilitée par un énième de ses larbins. La faible luminosité et l’excuse d’inspecter les prisonniers du couloir de l’extrême droite n’avaient jamais failli pour dissimuler un autre corridor, avec une trappe reliant ces cachots et les oubliettes inconnues. La poignée de connaisseurs et acolytes gardaient ce grand secret pour une récompense bénéfique : des vivres supplémentaires pour leur famille nombreuse. Leur fidélité n’était donc que durable et pratique pour le démon cerf.

Dès l’instant où il quitta les souterrains, un accompagnateur n’était plus nécessaire. Là où le peuple entrait avec respect pour solliciter une audience au roi, il vint avec la même allure dans tout le château, puisque ce n’était rien de très différent que d’aller dans ses appartements. Les pierres sombres étaient polies par la même main-d’œuvre et les pavés au sol avaient une seule nuance plus remarquable. Enfin, la « porte » était une habituelle roche dotée d’un système coulissant, avec une grande marque tribale qui était le symbole de la famille Demonis. Un banal signe qui séparait une réunion de mieskancz, les habitants de la capitale, et le trône de Keran Demonis.
Des murmures autour de lui recommencèrent quand il s’avançait vers le fameux battant. Un regard suffit à interrompre le garde, cornu et aux allures de lycanthrope, qui passa d’une voix autoritaire à un glapissement quand il reconnut l’originel de la fratrie. Le cervidé atténua également les échanges du peuple par cette simple conversation avec le loup, en usant de sa froideur.

— Strannikie, l’interrogea-t-il par l’appellation de son grade. Qui se charge de la sécurité de votre capitale Voyenngor, contre les aristocrates et leur menace ?
— Quelle question ! C’est vous, emyaradcie ! répondit la bête. Le roi vous attend, mais son audience n’est pas terminée. Oh, euh… entrez mais ne le dérangez pas, je vous prie.

Le garde avait été fixé dans les yeux, un puissant et infaillible tour de la part du dernier-né. L’accès au trône devait être, et était vraiment pour lui, une porte comme toutes les autres qui ne lui donnait aucun interdit. Le rappel de son rôle changea le moindre mécontentement des habitants en tranquillité. Ce n’était qu’un caporal qui surveillait la porte aujourd’hui, il n’avait aucune leçon à recevoir de lui. « Mon conseiller », lui avait dit le canidé en signe de respect plutôt que « Mon roi ». Il répétait souvent cette déférence pour couvrir sa peur. L’originel s’y attendait. Silencieux, le garde tourna un étrange levier relié à un rouage pour ouvrir le battant. Une seule personne passa.
La salle, avec une hauteur bien plus normale que la bibliothèque démesurée, ne se décorait que par l’essentiel et de minces éléments pour évoquer une présence royale. L’architecture était typique des fondements originels : des roches sombres, de rares vues vers le ciel rougeoyant de Vietrsikov et une esthétique qui s’en tenait au nécessaire. Obscure à cause des pierres lisses, opposées à un tas de briques désordonnés, la grande pièce dispersait heureusement plusieurs torches à la ferraille soignée. Forcément, ces points lumineux ne pouvaient être que du feu, cet élément privilégié et aussi l’attribut de leur dieu. L’unique éclaircissement naturel et écarlate provenait au fond du trône, avec une ouverture au plafond mettant en valeur un autel et une certaine sculpture. Cette statue, un chevalier en armure d’épines aux allures de flammes brandissant une grande épée et chevauchant un dragon, représentait leur Juge Guerre. Elle provoquait toujours au cervidé le même déplaisir d’être ici.
Il marcha quelques pas vers la droite pour attendre, dos contre un mur et où il n’y avait pas une des quarante haches ornant les parois latérales. Ces armes étaient au moins un détail plus personnel. Bael avait ses livres, Keran accumulait ses instruments tranchants. Ils ne sortaient rarement de leur état de trophée que pour deux raisons : si les batailles l’exigeaient ou si un conflit dépassait un seuil qu’il considérait de trop. L’originel avait déjà vu ce seuil, sensiblement ridicule avec un frère si bagarreur et autoritaire.
Pendant les minutes de son attente, il trouva la cause de sa convocation. À côté de Keran, debout près du trône se tenait un plus jeune originel à la chevelure rouge foncé. Ils se connaissaient. Donc, le démon cerf devina très vite le sujet qu’il aborderait avec son frère aîné.
Celui-ci se cachait toujours avec autant de fourrures, de la tête jusqu’aux jambes. Un semblant pour l’estimer en tant que chasseur alors que ces peaux étaient des offrandes envoyées par les térials, ces dryades qui habitaient le sol de Sorven. Ce choix n’était qu’une préférence vestimentaire parce que Keran était déjà un démon aux caractéristiques d’ursidé. Il avait une absence de pelage sur sa peau charbon, ce pourquoi il s’habillait ainsi.
L’originel ours employa plus tard une formulation bien connue de son frère, un salut qui marqua la fin de l’audience. Quand l’habitant partit, un rugissement modéré l’appela : Oren.
Une nouvelle répugnance anima ses pas. Il s’avança puis s’arrêta à quelques pieds du trône de bois et de pierre. Keran l’accueillit par le salut sacré, que chaque originel se répétait en signe de bonjour. En retour, aucune révérence et aucun salut de la part du cervidé. Il savait ce que cela produisait.

— Toujours l’impolitesse ! s’irrita Keran. Bael est trop tendre avec toi. Dépêche-toi, tu me fais déjà perdre mon temps !
— Ciebzhycae i ciebkrovi Voyna onuczcic, formula-t-il avec amertume.
— Bien ! Maintenant, les choses sérieuses !
— Et la réduction de ton intonation.
— Silence ! Je me passerais bien de tes remarques si tu surveillais mieux ton enfant.
— L’enfant en question a soixante ans, il est majeur depuis deux mois.
— Là n’est pas le problème, répliqua le roi avec la même autorité depuis le début.

Le cervidé jeta un bref coup d’œil à l’autre originel. Il n’avait aucune caractéristique animale. Sa jeunesse se remarquait par la faible poussée de ses cornes frontales et la couleur de ses yeux : un carmin dégradant vers le jaune proche de ses pupilles fines et noires. Le regard devait servir de communication, pour évaluer une potentielle gravité. Mais il n’y en avait pas, parce que l’originel aux cheveux rouges ne révélait aucune culpabilité. Donc, la raison de sa venue n’était pas un crime. Le démon cerf partageait cet avis dit plus tôt par son frère : une perte de temps.

— Nous sommes déjà très préoccupés, j’entends par « nous » ton frère et moi. Qu’importe son âge, Vernaa est sous notre protection et ta responsabilité…
— Bael avait pitié de sa vie, protesta le démon sans hausser la voix. Ma « responsabilité » est partielle.
— Ne m’interromps pas ! On a déjà eu droit à ta lâcheté quand on devait décider qui aurait la charge de Vernaa. Tu as voulu faire le malin, maintenant tu récoltes ce que tu sèmes ! Bael l’a éduqué, le reste te concerne. C’est-à-dire son habitat et son quotidien. Tu as comme nous un rôle et des responsabilités. Tu restes notre frère, mais avec tes devoirs. Les tiens sont la surveillance des aristocrates et le soin de ton protégé.
— Il serait en danger s’il m’accompagne. Il est aussi naturel de s’inquiéter pour ses descendants, précisa-t-il pour riposter avec l’excuse de la prudence répétée maintes fois par son frère lion.
— Gère les deux ! Guerre nous a accordé à chacun son rôle et ses difficultés. Je te rappelle que si tu n’es pas roi, c’est évidemment parce que tu es le plus apte à un travail plus dangereux. À moins que tu ne veuilles exprimer tes plaintes, parle-lui donc ! L’autel est juste à côté. (Il voyait que son frère restait immobile pendant plusieurs secondes.) Non ? Alors, tu sais endurer les risques. Comporte-toi comme un vrai originel. Apprends justement à tes descendants à se défendre !
— Tu es le plus ignorant de nous trois. Vernaa partage la plupart des opinions de Bael, dont la tolérance et le pacifisme, acheva-t-il avec une parade comportant des notions que Keran détestait. Enfin, je parlerai à Guerre quand je le souhaiterai : soit quand je serai mort.
— Impoli et insolent ! rugit l’ursidé. Assez ! récupère ton adopté, j’ai d’autres affaires plus importantes ! Ciebzhyca onkontolzha !

Sous un ton plus calme, le cervidé répéta cette formule à contrecœur et fit signe à Vernaa de le suivre. « Que ta vie continue », elle était en écho avec la première énonciation de salutation : « Que Guerre honore ta vie et ton sang ». Il avait horreur de ces politesses, car c’était ainsi que Guerre parlait à ses créations.
Il obtint le sursaut du lycanthrope quand il s’éloignait de la salle du trône. Il entendait aussi une parole de la part de Vernaa, si la bonne coutume existait, qui aurait dû être la sienne : une excuse solennelle. Ce comportement d’humilité l’exécrait.
Pendant leur marche, le cervidé portait toujours le livre des contre-sorts. Celui-ci n’avait plus d’utilité et attirait la curiosité du jeune originel. Il demanda à son tuteur quel était le contenu du livre. À cette interrogation sur le traité, le tortionnaire ne lui répondait pas. La question était simple, une curiosité futile pour un objet futile. Ils allaient en silence vers le sanctuaire de Bael.
Le grand originel s’arrêta à l’entrée de la bibliothèque, il avait assez entendu la sagesse de son frère pour ce matin. Il tendit le fameux livre à son protégé, celui-ci leva les yeux vers lui en pensant avoir enfin une révélation sur le fameux livre.

— Section de la magie, allée 14, rangée 6.
— Vous n’avez pas répondu à ma question, répliqua calmement Vernaa.
— Je vais donc répéter le conseil de Keran. Tu veux apprendre à te défendre ?
— Je ne répondrai pas, avoua-t-il derrière un léger dépit. Vous connaissez déjà ma réponse.
— Et la mienne pour ta question précédente est la même, insinua le cervidé en étonnant son adopté. Cependant, je ne te prive ni de tes idéaux ni de tes opinions. Va emprunter un autre livre et rejoins-moi près de l’entrée sud du domaine. La morale de mon frère attendra un autre jour.

Le jeune originel hocha la tête en signe de remerciement, puis il entra dans la bibliothèque.
Quant à lui, le troisième frère sans couronne, la responsabilité n’avait jamais été partielle durant la conversation avec Keran : elle était vide. Il n’avait jamais porté la moindre once d’inquiétude envers Vernaa.


Dernière édition par Vano Vaemone le Sam 30 Avr - 14:28, édité 10 fois (Raison : Changement du début, jusqu'à l'arrestation- Correction de Kayra aussi !)
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MessageSujet: Re: L'essence d'un préjugement   Mar 26 Avr - 1:40

~ * * * ~


Ce temps qu’il accordait désormais à son « fils » ne représentait pour lui ni un instant de détente ni une contrainte dans son devoir. Si ce n’était qu’un peu de paresse, il n’en tirait aucun ressenti. Localement, il avait au moins quitté le domaine et n’entendrait peut-être plus de la journée ses deux fardeaux fraternels.
Le cervidé accordait à son adopté quelques minutes de marche, question de s’éloigner des rues populaires de Voyenngor. Il s’en demandait même comment il résisterait au brouhaha de ces mieskancz bestiaux, avec le désir d’être une figure plus importante. Sa solution restait la discipline, comme il l’exerçait avec Vernaa. Ce dernier ne le révélait pas, mais intérieurement il était aussi soulagé de s’isoler des bruits de la foule.
Ils s’étaient installés sur des collines rocheuses, aux abords de la rivière Kliets. Le démon cerf avait l’idée absente sur pourquoi ce cours d’eau rouge portait ce nom, ou même n’importe quel fleuve. Ce nom simplifié permettait de savoir où celle-ci achevait son courant des centaines de pieds plus loin, vers une falaise. À l’exception de leur origine, ces noms servaient de repère comme d’autres termes environnementaux telles que les villes, les forêts ou les montagnes ; une leçon que Vernaa avait appris par Bael dans son premier cours d’histoire datant de ses quinze ans. Le tuteur retenait peu d’intérêt de cette connaissance géographique et ouvertement dite par son apprenti. En effet, le démon cerf exerçait en même temps son rôle de sentinelle, debout, sur un sommet de colline plus haut. Il daignait une mince oreille à son adopté, qui s’adossait sur une surface inférieure et lisse pour lire.
Chacun avait ses spécialités, Vernaa appréciait l’histoire – que cela soit celle de Vietrsikov ou d’un autre monde – et la sociologie des espèces de Sorven. Le cervidé s’était orienté vers l’architecture originelle et l’anthropologie physique des espèces de l’univers, évidemment le premier choisi stratégiquement pour le second servant désormais de passe-temps suspect en solitaire. Aussi étrange que cela paraissait, son étude pour l’anatomie était née d’une curiosité infantile, avait grandi avec une certitude – celle que connaître les points faibles sur le plan physique était la meilleure technique pour atteindre n’importe quel ennemi – et avait mûri avec l’amertume pour des pratiques plus illégales.
Ensemble, lui et Vernaa partageaient le point de commun de s’intéresser à la fois à leur monde, bien que le tuteur en éprouvait du mépris de jour en jour, et à un plus grand auquel Guerre veillait pendant la moitié de l’année : Sorven.
C’était loin d’être une surprise que le livre emprunté concernait justement cette planète. Vernaa éprouvait une certaine fascination qui n’avait jamais disparu après son enfance. Tout Vietrsikov se réduisait à une espèce : les démons originels. Et les aristocrates ? Ces fiers n’étaient que des originels eux aussi. Ils avaient consenti de se prénommer autrement pour se distinguer. Ils estimaient leur apparence bestiale trop hideuse et la plupart des mœurs les répugnaient. En bref, un véritable originel disait qu’il n’existait qu’une espèce n’ayant aucune caractéristique grandement différente. Les aristocrates considéraient deux espèces, dont la leur était une « évolution vers une société et un ordre plus remarquables ». Il n’y avait donc que peu d’ethnies et l’habituelle faune, expliquant pourquoi Vernaa étudiait Sorven. Le cervidé savait pour quelle raison son apprenti s’intéressait à ce monde : Vietrsikov était petit et ennuyeux.
Il le laissait librement s’emplir de connaissances, bien que ses yeux avaient lu le titre de l’ouvrage et qu’il l’autorisait tout de même à lui poser des questions. Mais il ne faisait que survoler l’intitulé et il évaluait très vite la moitié du contenu. Les térials et les créations de Famine, ce recueil regroupait – comme indiqué – les espèces engendrées par ce dieu. Il ne l’avait pas étudié, Bael partageait tellement le savoir qu’il empuantissait l’air de la bibliothèque. Le démon lion avait donné une fois une leçon sur les échanges sociaux en dehors de Vietrsikov, impliquant justement ces arbres humanoïdes. Le cervidé se dotait logiquement d’une sourde et temporaire attention pour Vernaa, car on ne s’enrichissait pas d’une connaissance déjà acquise.
Ce n’était que quelques minutes plus tard que Vernaa se détachait légèrement de l’ouvrage. Finalement, l’adopté avait déjà étudié ce livre avant aujourd’hui puisqu’il abordait des chapitres suivant les bases. Il s’interrogeait en silence, sans tourner la page. Le questionnement demeurait, le jeune originel cessa sa lecture. Il avait besoin de savoir, son tuteur étant le plus intelligent démon de tous à ses yeux. Vernaa n’écoutait que sa voix, il ne l’observait pas puisqu’il gardait les yeux vers le recueil.

— Quel lien avons-nous avec le peuple des nains et des gobelins ?
— Sur l’aspect divin ou racial, aucun.
— Vous n’ignorez pas que la plupart vénèrent Guerre ? et qu’ils parlent notre langue ? expliqua le jeune originel.
— Je n’ai pas à répondre à ces questions. Soit ta lecture n’est pas finie, soit médite sur tes réflexions au lieu de parler à voix haute.
— Je cherchai à éveiller votre intérêt, s’ingéra l’apprenti sans défier l’autorité de son tuteur. Ils pourraient vous écouter s’ils vous rencontraient un jour.
— Nous rencontrerons ces créatures de Famine, si tu cherches à être rassuré. Atteindre Sorven ne sera qu’une question de temps. Mais pour l’instant, trouve tes propres réponses.

Indirectement, le cervidé l’incita à continuer la lecture et à ne plus le déranger tant que les pages fournissaient de ligne en ligne les explications que Vernaa cherchait.
Dans le rôle de sentinelle, sa préférence était de persécuter les potentiels criminels plutôt que d’interroger les victimes. Ces dernières s’emplissaient de sentiments accablés. Le cervidé avait horreur de ce comportement, c’était exposer sa faiblesse morale au monde. Il remarquait l’un de ces désespoirs à la berge de la rivière. Alors, le cervidé quitta son poste d’observation.
Comme toutes ces personnes qu’il abordait, il devait s’enquérir sur le vécu et la cause parce qu’il ne les connaissait pas. À la majorité des cas, le démon cerf arrêtait un aristocrate tandis qu’un de leurs confrères harcelait un originel à l’autre bout de la capitale. Ici, au bord de la rivière, une démone chèvre sanglotait. Il y avait deux causes possibles : soit un supplice qu’elle avait enduré, soit la perte d’être chers.
Après une attente masquée par un semblant de compassion, il écoutait les explications plus concrètes en sélectionnant que l’essentiel. Cinq ans auparavant, cette femme avait épousé une originelle. Le bonheur se développait avec le désir d’avoir un enfant. Il ne manquait jamais de donneur à Voyenngor et l’un d’eux s’était porté volontaire pour les deux mariées. La vie était parfaite avec la naissance d’un petit garçon et de la nouvelle amitié formée avec ce donneur. Ce qui éclata l’harmonie était absurde. Il ne fallait qu’un témoin, pris de dégoût, pour que cette famille se brise.
Raison qui échappait aux originels, les aristocrates avaient évolué avec une aversion et une intolérance pour certains droits innés depuis la création de Vietrsikov. L’un de ces démons manifesta ses désaccords en profitant de la tension actuelle entre les deux espèces. Simplement et cruellement, tout ce que ce noble avait vu auprès de cette démone bovidé ne le répugnait pas : il avait l’envie de vomir devant une telle famille. Comment le cervidé ne doutait pas de ce genre de caractère ? Il avait vu de nombreux aristocrates pâlir de révulsion face à des relations qui n’étaient pas hétérosexuelles.
Concernant l’originelle, le malheur l’avait engloutie en quelques heures. L’aristocrate avait mis tout en œuvre, accompagné de fidèles aux idéologies communes, pour exterminer toute joie de cette femme. Il enleva l’enfant et le noya. Pendant la recherche de leur fils, l’épouse avait disparu à son tour, retrouvée un soir plus tard lapidée et violée. Dans l’angoisse et auprès du dernier proche, le calvaire de l’originelle continua. Le coupable s’était introduit dans l’habitat pour assassiner le donneur. Les menaces suivaient et la démone chèvre n’était plus à l’abri dans son foyer. Elle redoutait même de rentrer aujourd’hui, car c’était hier que son ami avait trouvé la mort. L’originelle vivait dans la peur et elle serait la suivante si elle donnait la moindre information sur cet aristocrate. À cause d’un traumatisme aussi récent, la démone bovidé n’aurait parlé à personne et encore moins au premier venu qui s’inquiétait pour elle. Toutefois, elle avait avoué au cervidé. Elle était départagée.
Tout Vietrsikov le nommait par des titres osés comme – le Justicier ou le Chasseur –  Spravedilvost ou Mysliniek. Pour l’originelle, il était le héros qu’elle aurait aimé avoir avant cette déchéance. Encore une fois, elle se perdait dans ses décisions. Le troisième frère Demonis serait le parfait gardien pour arrêter l’aristocrate. Mais si ce dernier l’apprenait, la vie de la démone bovidé serait finie.
Cela restait l’unique et meilleure solution. Il persuadait l’originelle et parvenait à identifier le criminel. Il manquait son nom, mais tous les détails physiques compensaient. De plus, le cervidé envisageait de surveiller la maison, sans être visible : le moyen le plus efficace d’attraper le noyeur, violeur et assassin. Les tremblements et les pleurs continuaient mais l’imploration articulée par cette femme confirmait un accord.
Son apprenti l’avait aperçu auprès de cette originelle, suite à la fin d’un chapitre. Le démon cerf le savait, il ne pouvait pas ignorer que Vernaa le complimenterait sur son acte. Tel un sage enfant, celui-ci s’approchait de son « parent » et attendait en silence. Le jeune originel gardait pourtant un certain savoir-vivre : s’exprimer quand son tuteur l’y autorisait. Peu de temps après le petit arrangement, le cervidé détourna son regard vers le démon curieux. Il se mentirait s’il espérait que Vernaa l’interroge encore une fois sur les créatures de Famine. Par habitude, il le laissait parler. Il avait achevé aussi l’échange avec la victime. Il mesurait également ses mots employés, puisque l’originelle était à côté d’eux. Le sourire de son « fils » était léger mais remarquable, heureusement léger puisqu’un sourire trop exagéré irriterait le grand originel.

— Votre attitude est digne d’une épopée.

— Il me semble que tu ne lisais pas ce genre de livre, rétorqua le tuteur. Donc, pour quel intérêt tu me déranges ?
— Une simple admiration de ma part, expliqua-t-il avec sincérité et moins d’enjouement. Certaines histoires sont plus idéales que la réalité. Mais littéralement, vous êtes un héros qui sauve la veuve et l’orphelin.

Il ne répondit pas immédiatement, car la remarque avait amusé un bref moment la démone chèvre. Elle esquissait un sourire timide quand ses larmes étaient moins abondantes. Vernaa l’avait affectée par ces mots. Après la protection que lui garantissait le cervidé, ce jeune originel avait détendu la morose atmosphère qui pesait sur elle. Il fallait bien un petit temps pour extérioriser le mal.
Le démon cerf conservait un regard sérieux vers son apprenti, bien qu’il connaisse l’humour caché de cette expression sortie au moment opportun. L’orphelin en question était peut-être plus absorbé par les fictions que par la discipline de son tuteur. Il remédierait à cela.

— Oublie tes histoires. Les originels défendent leur famille et leurs citoyens, même si j’ai choisi un autre rôle que roi. Tu feras certainement de même un jour. Soit tu seras au front d’une bataille, soit tu défendras les civils comme moi, lui rappela-t-il comme l’élan au combat suggéré par Keran.
— Pour le moment, je ne suis pas encore prêt. Mais vous, depuis des siècles, êtes le plus puissant d’entre nous et maîtrisez les quatre atouts comme le roi Keran. Naturellement, vous êtes le parfait protecteur de Voyenngor que Guerre ait choisi.
— Tu comprends donc que mon devoir passe avant ton éducation, contrairement à mon frère entêté. Tu es suffisamment indépendant, pour une journée sans ma présence. Rentre seul et ne me cherche pas cette nuit.

En réponse, son apprenti hocha la tête avec la fameuse salutation : ciebzhyca onkontolzha. Puis, il partit des collines. En sous-entendant aussi qu’il ne devait pas croiser Keran, Vernaa se doutait vers qui il poserait des questions pour le reste de sa lecture : Bael. Il ne tenterait pas d’importuner le roi belliqueux, sinon son tuteur serait convoqué à nouveau. Après tout, le lion comprenait que le devoir de son frère s’exerçait aussi pendant que les autres démons dormaient. L’ursidé ne compatissait pas, car il avait répété que Guerre accordait à chacun son rôle et ses difficultés. Cependant, Vernaa connaissait plus que tout le rôle de son tuteur, qui n’était pas sans risque. Il était même sûr que le cervidé maîtrisait les quatre atouts que Guerre enseignait à chaque originel : la volonté, la résistance, la force et la magie. Qu’il soit un grand défenseur suscitait son admiration, pour toujours.
Quant à lui, la sentinelle, il n’avait jamais choisi son propre rôle. Il n’avait jamais décidé d’aider l’originelle pour la protéger.
Il voulait capturer un énième aristocrate pour une nouvelle forme de torture. Vernaa ignorait ce détail. Personne ne saurait ce sombre destin.


~ * * * ~


Le poison aux effets neurotoxiques s’évapora. Le souffle perdu resurgit. La paralysie cessa. Les yeux virent le néant. Ils n’étaient pas fermés, littéralement ils voyaient le néant. On l’appelait Anétn. Anétn était le domaine des dieux, un immense espace où les Juges résidaient. Ce cosmos était inaccessible pour toutes les espèces de Vietrsikov, d’Ascamigh ou de Sorven.
Les vivants ne pouvaient pas, non, ils ne pouvaient jamais pénétrer dans cet abîme obscur. Mais il y était. La question était inutile de savoir comment. Quand il leva ses mains, capable de se mouvoir, celles-ci étaient transparentes et laissaient le néant les colorer. Seuls les contours de son corps se soulignaient d’une aura rouge. L’ironie soudaine fut qu’il ne possédait plus d’enveloppe charnelle. Les êtres, portant cette aura, s’apparentaient à leur forme d’origine accordée par le Juge de la Vie : l’âme. Mort l’avait donc emporté.
Il supposait que c’était ce dieu qui l’avait amené ici, puis il reconnut cette intonation austère et coléreuse qui ordonna à Mort de quitter Anétn sur-le-champ. La preuve que le Juge de la Vie s’était en allé fut l’absence immédiate de froid autour de lui. Il n’était pas effrayé par cette voix, ni même surpris. Qui d’autre commandait, tel Keran envers lui, ses frères Conquête, Famine et Mort que Guerre, le dieu protecteur des originels et de Vietrsikov ?
La gravité ne comptait pas, le cervidé était sans doute allongé quand il avait perdu la vie. Un détail inutile puisque le dieu était face à lui, avec une hauteur et une taille dignes de sa hiérarchie. Cette vision n’était ni la sculpture du palais de Voyenngor ni un rêve. Les flammes de l’armure d’obsidienne et de la grande épée de Guerre s’animaient, et le fidèle dragon aux écailles cramoisies portait des yeux d’or scintillants. Plus que tous ces traits physiques, une incontestable sensation était plus réaliste que son autorité exercée en Vietrsikov : une oppression sans le moindre mot. Le chevalier divin intimidait par la structure démoniaque de son heaume, qui ne laissait aucune ouverture à ses yeux et ses lèvres. Seule sa voix s’en échappait par un procédé mystérieux.
Il n’existait pas d’émotion pour définir l’originel lorsque Guerre l’appela par son prénom. Le dégoût ne suffisait pas, autant pour la remontrance qui suivait.

— Nous n’avons plus de secret à cacher, commença le dieu sans la formulation originelle. En premier, ta mort. Il n’y a qu’une personne qui souhaitait ta disparition, tu es suffisamment perspicace pour savoir qui. Concernant ton rôle, je n’ai pas été satisfait. Qui es-tu pour exercer la torture ? Toute justice se paie par le sang, le sang des batailles. Tes pratiques ne resteront plus dans l’ignorance, Keran et Bael sauront tout, même ce qui concerne ta dernière trahison. À propos de tes frères, ils ont compris l’importance de ton rôle. Tu devais rester persuadé de ton devoir et leurs arguments ne manquaient pas. Cependant, tu n’y as jamais cru et ma présence les a influés. Tu as raison de ne pas répondre, car sache que ton opinion m’importe autant que ce père que j’ignore. Tu portes ainsi ton nom, Oren, ton sang et la conjecture que je possède sur toi depuis des siècles. Tu es ainsi et je ne t’ai jamais aimé. Ta répugnance ne m’affecte pas, ce sentiment est aussi réciproque. Néanmoins, maintenant que tu es réduit à l’état d’âme, tu es conscient de ta faiblesse. Rien ne m’empêcherait de t’emprisonner, comme toute âme qui servira ma cause ou celle des originels dans la mort. Sans scrupule, je pourrai me débarrasser de toi. Mais je ne le ferai pas, car ce serait te donner raison. Tu apprendras à ne plus ignorer ton dieu. Tu devras me soutenir et me jurer ta fidélité. Oren, acceptes-tu ta seconde chance ? pour devenir le Gardien qui veillera sur Vietrsikov et Sorven à mes côtés ?

Suite à ce discours, le tortionnaire se nourrissait de haine envers son dieu pour les années et les siècles à venir. L’originel jura sa fidélité, afin de réparer ses erreurs mentionnées par le dieu, et devint Gardien.
Quant à lui, le Gardien de Guerre, il n’avait jamais pardonné son « père ». Il n’avait jamais souhaité être une âme emprisonnée.
L’unique Juge, décelant le mensonge de tout être, était Mort. Guerre créerait une future erreur.


Dernière édition par Vano Vaemone le Sam 30 Avr - 14:11, édité 1 fois (Raison : Amélioration-)
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