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 Terres de rêve [V3]

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CaelaSephyra
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Messages : 25
Date d'inscription : 21/01/2015
Age : 25
Localisation : Gironde

MessageSujet: Terres de rêve [V3]   Mar 19 Mai - 10:24

Je tiens à m'excuser auprès de ceux ayant commencé à lire la V2 dont j'ai fait supprimer le topic ; en fait je me suis dit que ce serait plus intéressant de poster ici directement la version refaite, puisque la V2 se trouve déjà sur DeviantArt.
Le lien est ici pour les intéressés : http://fav.me/d7wmcg3

Je me lance donc ici dans la V3 : le principe est simplement d'apporter corrections et modifications suite à la V2 que l'on m'a d'ores et déjà abondamment commentée. La V3 n'est cependant absolument pas définitive et je reste donc totalement ouverte à toutes critiques.
A noter également que la V3 sera environ 1.5 fois plus longue que la V2 d'après mes estimations perso à ce stade.

Un petit encart "prononciation" avant de commencer :
"Hiéron" se prononce "hiéronne"
"Anethie" se prononce "anessie"
"Athem" ou encore "Anetham" se prononcent "atème" et "anétame".


La zone commentaire est ici : Zone commentaires pour TdR

Bonne lecture aux courageux ! :3


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Trois coups sourds frappés à la porte d’entrée sortirent Hiéron de sa torpeur. Assis sur une chaise bancale dans la pièce principale, il leva ses yeux fatigués. La flamme de la bougie posée sur la table ne raviva pas son regard éteint, immobile dans le silence qui retombait dans sa demeure, aussi accablée par les ans qu’il l’était lui-même.
Les coups se renouvelèrent, plus francs. Hiéron se leva alors, contournant la table de bois ancien sur laquelle il avait bien manqué de s’assoupir. Il marcha vivement jusqu’à l’entrée, laissant le parquet grincer sous ses pas, avant de déverrouiller la solide porte en chêne massif.
Il tomba nez-à-nez avec un grand homme recouvert d’un très long manteau, avec une capuche qui lui couvrait le visage. Une pluie fine ruisselait sur sa tenue de voyage ; la nuit était tombée depuis quelques heures et le vent était déjà glacial.

- Aokura, merci d’être venu, le salua Hiéron en s’écartant de devant la porte.
- De rien,  c’est naturel, répondit l’imposante silhouette en s’avançant sans hésiter à l’intérieur de la modeste demeure.

Aokura s’avança dans la pièce principale, jetant un bref regard à ce qui l’entourait. L’endroit n’avait pas changé depuis des années. Les murs de bois brut étaient toujours aussi tristes bien que remarquablement solides, et les mêmes bibelots étaient accrochés sur les parois des deux pièces qu’il pouvait apercevoir. La petite demeure était plongée dans l’obscurité, que ne parvenait pas à chasser seules les lumières de la bougie et du feu de cheminée, qui crépitait presque sans bruit dans le petit salon adjacent.
Le nouveau venu se laissa tomber sur une chaise, posa ses pieds sur une autre et fit basculer sa tête en arrière en poussant un long soupir de soulagement. Une cascade de très longs cheveux blancs s’écoula de sa capuche pour atterrir souplement sur le sol.

- Bon alors, lança Aokura sans rouvrir les yeux. Tu m’as fait venir pour quoi ?

Hiéron se choisit une autre chaise que les deux occupées par son invité, et s’appuya sur la table avant de le regarder avec gravité :

- Je crois que de funestes jours s’annoncent, Aokura. Et j’ai vraiment besoin de ton conseil et de ton aide.

Aokura rouvrit un œil, regardant son hôte avec curiosité. Il se redressa, passant une main dans sa chevelure immaculée pour retirer les mèches qui lui tombaient devant les yeux. Il dévoila ainsi la marque noire qui lui traversait la paupière gauche de haut en bas, accompagnée d’une seconde plus courte qui ne s’étendait que sur sa paupière et qui grimpait, à l’instar de la première, jusqu’à son sourcil levé. Ses iris céruléens scrutèrent ceux de Hiéron.


- Tu as l’air fatigué, mon vieux, lança-t-il.

Hiéron sourit tristement. Il aurait aimé que ce fusse là le seul problème. Mais son invité n’avait pas tort. Bien qu’il dépassât à peine la quarantaine, Hiéron voyait déjà ses traits fatigués et ses cheveux bruns ternis par l’épuisement. Il se sentait plus faible jour après jour, comme s’il entamait une douce descente jusqu’à son trépas.

- J’ai accompli le rituel hier, expliqua-t-il finalement en baissant les yeux sur ses poings serrés.

Aokura le dévisagea, stupéfait.

- Tu as fait quoi ?

Un silence s’installa dans la petite pièce. Pas un bruit ne se faisait entendre, mis à part le léger clapotis de la pluie sur les carreaux abîmés.
Aokura soupira et détourna le regard. Il n’y avait pas prêté attention au premier abord, mais un grand nombre d’affaires soigneusement empaquetées avaient été rassemblées sur la table basse devant la cheminée, comme si ses hôtes avaient l’intention de plier bagage et partir en vitesse. Son regard tomba ensuite sur un cadre photo qui avait visiblement été récemment décroché. La marque sur le mur était encore visible, mais le cadre était à présent déposé sur le meuble de l’entrée, de façon à rester visible. On pouvait y voir Hiéron, tenir dans ses bras une femme avec un sourire angélique, possédant une impressionnante tignasse de cheveux châtains à pointes noires. Devant eux se trouvait leur fille unique, ses yeux noisette pétillants de malice sous les mèches de cheveux qu’elle avait visiblement hérités de sa mère.

- Je n’avais plus le choix, déclara finalement Hiéron, coupant court aux réflexions de son hôte. Je m’affaiblis de jour en jour. Si je ne l’avais pas fait aujourd’hui, j’aurais pu causer la mort de mon Esprit, en l’emportant avec moi. Et je devais garder suffisamment de forces pour pouvoir accomplir le rituel…

Il se prit le visage d’une main. Aokura, visiblement préoccupé, le considéra avec gravité. Il baissa ensuite les yeux et sortit de sa cape un long et étroit calumet couleur or, dans lequel il commença à émietter des herbes sèches.

- Tu aurais dû m’en parler, maugréa-t-il. Je sais que je ne suis pas toujours à proximité d’Élantis, mais j’aurais quand même aimé être là. Je t’aurais filé un coup de main, je suis un sorcier après tout.

Aokura alluma son calumet avec, sembla-t-il, un simple mouvement de la main. Il y prit une longue inspiration et recracha la fumée vers le plafond.

- En fait, ce n’est pas que pour ça que je t’ai demandé de venir, avoua alors Hiéron, occultant sa gêne vis-à-vis de la fumée. J’ai un service très important à te demander.

Sans s’arrêter de fumer, Aokura tourna son regard perçant vers Hiéron, qui le dévisageait avec un mélange de peine et de culpabilité.

- Quoi donc ? questionna Aokura, devant le silence soudain de son hôte.
- Je crois que les Porteurs courent un grave danger.

Aokura cessa de s’entraîner à faire des ronds de fumée et afficha un air surpris.

- Pourquoi ça ? s’étonna-t-il.
- Tu te souviens de l’incendie qui a eu lieu il y a quinze ans et qui a entièrement ravagé l’île d’Euresias, dans la mer du Sud ?
- J’avais que sept ans à l’époque, je te rappelle, lâcha Aokura. Mais mon père m’en avait touché deux mots, oui. Il m’avait dit que le feu s’était déclaré subitement et avait tout ravagé, et que quasiment tous les survivants étaient décédés dans les heures qui ont suivi.
- Parmi eux, il y avait un Porteur. Il a perdu la vie en emmenant son Esprit avec lui.
- C’est vrai. C’était une perte pour l’harmonie de notre monde je suppose, mais je ne pense pas que cela ait causé tant de désagréments, si ?
- Une seule perte, non, pas encore, admit Hiéron. Seulement voilà, s’il ne s’est rien passé de la sorte dans les quinze années qui ont suivi, il y a quelques jours à peine, Godrin a entièrement disparu sous les flots.

Aokura ouvrit de grands yeux.

- Le village côtier à l’ouest d’ici ? réagit Aokura, visiblement stupéfait. Un raz-de-marée ?
- C’est cela.

Songeur, le sorcier détourna le regard et prit une nouvelle inspiration dans son calumet, avant de recracher la fumée d’une traite.

- Bizarre en effet, admit-il. Je n’ai pas souvenir que les habitants de Godrin aient déjà eu affaire à un tel cataclysme…
- Tous ont péri. Y compris Calide, la Porteuse du village.

Aokura partit dans une quinte de toux, ayant mal ingurgité la fumée à cause de la surprise. Il retrouva son souffle rapidement et dévisagea Hiéron, comprenant soudain où il voulait en venir.

- Tu penses donc que quelque chose d’assez puissant pour engendrer des catastrophes de cette ampleur en veut à la vie des Porteurs ?
- Je ne pense pas ; j’en suis certain. Allendil est de mon avis. Je lui en ai parlé il y a trois jours, lorsqu’il est venu me raconter ce désastre. Allendil… Ce pauvre homme pourrait aller mieux. Comme tu le sais, il n’a jamais eu de descendance. Il a donc peur de ne jamais trouver quelqu’un à qui léguer son Esprit.
- Pour sûr, je me demande comment il va s’y prendre, soupira Aokura en mettant son calumet de côté, la gorge en feu. Le rituel n’est déjà pas aisé avec quelqu’un du même sang que soi ; mais j’ai entendu dire que c’était bien pire pour la passation à un étranger.
- Oui. Allendil craint donc pour sa vie ; je ne peux pas le laisser comme ça. Je vais aller l’aider à trouver un moyen de léguer son Esprit, à une personne qu’on pourra ensuite mettre en sécurité. Ellen et moi partirons ensemble.
- Tu pars avec ta femme ? s’étonna Aokura. Et qu’est-ce que tu fais de la petite, du coup ?

Hiéron baissa les yeux, occupé à se triturer les mains.

- On en vient à ce que je voulais te demander, murmura-t-il. Maintenant que Nahru est une Porteuse, elle est elle aussi en danger. Elle est encore bien jeune. Elle n’a que quinze ans, c’est trop tôt pour qu’elle puisse se gérer seule. J’ai aussi peur de l’emmener avec moi car vu mon état, je ne serais pas en mesure de la protéger. Aokura…

Hiéron leva les yeux vers son ami de longue date, qui soutint son regard. Le sorcier fronça les sourcils, commençant soudain à comprendre ce que son vieil ami attendait de lui.

- J’aimerais que tu emmènes Nahru avec toi.



Le silence régnait en maître dans le petit village. Une porte s’ouvrit, laissant filtrer un peu de lumière dans le noir. Une haute silhouette encapuchonnée en sortit sans faire de bruit, une jeune fille assoupie dans les bras. Un dernier regard fut adressé au couple qui se tenait sur le pas de la porte. Les deux conjoints pleurèrent sans bruit lorsque la haute silhouette se retourna, et partit d’un pas décidé vers la forêt ténébreuse, disparaissant avec leur fille unique dans le silence pesant de la nuit.










TERRES DE REVE








Son lourd sommeil la quittait peu à peu. Émergeant doucement du pays des songes, Nahru enfouit sa tête dans son oreiller en poussant un faible gémissement. Étrange. L’odeur n’était pas habituelle. Sa mère avait-elle remplacé son oreiller pendant son sommeil ? Curieuse, elle ouvrit doucement les yeux.
Et se redressa d’un coup.
Elle n’était pas dans sa chambre. C’était une toute autre pièce, qu’elle n’avait jamais visité. Une petite chambre avec deux lits séparés, dont celui dans lequel elle s’était réveillée. Il n’y avait que peu de meubles : une petite table dans un coin, une porte sur le mur de gauche et une autre, plus grande, face à elle. Derrière elle, une unique fenêtre, qui donnait sur des toitures multiples et colorées. Le soleil était déjà haut dans le ciel parsemé de quelques nuages paresseux.
Nahru osa poser ses pieds au sol, et fit quelques pas timides sur le parquet. Son cœur battait à tout rompre. Pourquoi était-elle ici ? Comment y avait-elle atterri ? Elle tenta de rassembler ses souvenirs, mais les seuls qu’elle avait étaient sa chambre, dans sa petite maison, où elle s’était paisiblement endormie, comme chaque soir. Que diable s’était-il passé durant la nuit ? Avait-elle été enlevée ?
Malgré ses inquiétudes, elle constata avec soulagement que les vêtements qu’elle portait étaient bien ceux avec lesquels elle s’était endormie. Sa nuisette grise ne l’avait pas quittée durant le voyage qu’elle avait dû faire à son insu.
C’est alors qu’elle remarqua la présence d’un petit sac en bandoulière posé sous la fenêtre. Reconnaissant sa besace qu’elle possédait depuis son enfance, elle se précipita dessus et l’ouvrit : elle y découvrit ses vêtements, et d’autres de ses affaires en vrac. Quelqu’un l’avait donc amenée ici avec tous ses bagages ? L’hypothèse du kidnapping lui semblait de moins en moins recevable. Cependant, le doute la rongeait toujours. Que cela pouvait-il bien signifier ?...
Soudain, un craquement la fit sursauter. Elle réprima un hurlement et tomba sur les fesses, en voyant arriver un homme imposant par la petite porte du mur de gauche, grand et mince, au visage allongé. Son regard azur était assombri par la marque noire qu’il avait sur l’œil gauche, et il était vêtu d’une longue cape qui lui arrivait aux genoux, baladant dans son dos une impressionnante tignasse de cheveux blancs de la même longueur que la cape.

- Ah, t’es réveillée, constata Aokura avec, sembla-t-il, une légère pointe d’agacement.

Nahru ne répondit pas. Elle se redressa tant bien que mal, les bras appuyés contre son lit, terrifiée, sans parvenir à quitter l’individu des yeux. Elle n’eut même pas le courage de dégager ses mèches de cheveux qui lui tombaient devant les yeux : ses questions se bousculaient dans sa tête mais la panique l’empêchait de réfléchir calmement à ce qui se passait. Ses membres se mirent bientôt à trembler, tant et si bien qu’elle avait du mal à se maintenir debout.
Constatant l’état de panique dans laquelle la jeune fille était en train de se plonger, Aokura poussa un soupir déchirant en se massant la nuque.

- C’est bon, arrête de flipper, maugréa-t-il. Je vais pas te bouffer. C’est ton père qui m’a demandé de t’emmener avec moi, alors tire pas cette tronche…
- Mon… père ?... répéta Nahru d’une voix tremblante.

Aokura sortit une enveloppe de l’intérieur de sa cape et la lui tendit. Nahru hésita. Elle fronça les sourcils en continuant de fixer le sorcier, visiblement peu confiante. Ce dernier soupira de nouveau et s’avança d’un pas décidé vers elle. Nahru recula vivement et se cacha derrière son lit en poussant un gémissement de terreur. Mais Aokura laissa simplement tomber la lettre sur son matelas, et fit demi-tour pour sortir de la pièce à grandes enjambées.

- On met les voiles dans une demi-heure, annonça-t-il sur le pas de la porte. T’as intérêt à être prête.

Il referma vivement la porte derrière lui, et le silence retomba dans la petite chambre. Nahru resta un moment interdite avant de se remettre de ses émotions, pour se redresser péniblement en s’aidant de la rambarde de son lit. Puis ses yeux tombèrent sur l’enveloppe, qu’elle ramassa d’une main tremblante. Elle l’ouvrit et en sortit une lettre manuscrite, où elle reconnut l’écriture de son père.

« Nahru,

Je suis désolé d’avoir dû préparer tout cela sans t’en parler. Je m’affaiblis de jour en jour, et je ne pouvais pas prendre le risque d’entraîner mon Esprit avec moi. Ta mère et moi avons dû effectuer la Passation durant ton sommeil ; tout s’est bien passé. Nous voulions attendre ton réveil et te souhaiter bonne chance dans les règles, mais le temps joue contre nous. Tu n’es pas en sécurité au village. Je ne peux pas tout t’expliquer maintenant, mais tu dois faire confiance à l’homme qui t’a emmenée avec lui. Il veillera sur toi, le temps que la situation se clarifie.

Encore une fois, je suis désolé de ne pas avoir pu te parler de tout cela de vive voix. Quand nous nous reverrons, je te promets de ne plus rien te cacher de la sorte. Mais pour le moment, sois prudente, surtout.

A très bientôt ma fille. Bon courage, ta mère et moi t’aimons de toutes nos forces, ne l’oublie jamais.


Papa »

     
Machinalement, elle regarda de nouveau à l’intérieur de l’enveloppe. Elle en sortit une photographie datant de quelques années, où elle souriait entourée de ses deux parents. Nahru sentit son cœur se serrer en contemplant leurs visages si heureux. Elle relut la lettre plusieurs fois, comme pour se convaincre de ce qui y était écrit. Impossible. Pourquoi, si rapidement, sans prévenir ? Elle n’avait même pas eu le temps de se préparer, de leur dire au revoir… Combien de temps serait-elle loin d’eux ? Quant à cette histoire de Passation… Était-ce…
Soudain frappée par le sens de ce terme, elle se mit à regarder frénétiquement sur ses bras, ses jambes, elle se tordit pour essayer d’apercevoir son dos, puis se rua vers le mur du fond où un petit miroir était attaché. Face à son reflet, elle afficha stupeur. Lentement, elle porta une main à son visage et caressa doucement la marque qui s’était dessinée en l’espace d’une nuit sur sa joue droite. Fine et ondulée, elle ressemblait fortement à celle que son père avait gardée sur le dos de la main durant les longues années où il avait été Porteur. Nahru resta longuement à contempler son reflet. Alors comme ça, c’était à son tour d’assumer ce rôle ? Elle ne s’attendait pas à ce que cela arrive si rapidement, sans qu’elle ne le voie venir. La dernière fois qu’elle avait parlé de la Passation avec son père, ce dernier lui avait affirmé qu’il la ferait le plus tard possible, pour qu’elle n’ait pas à subir trop longtemps la pression d’être Porteuse. Cette conversation remontait à quelques mois à peine ; si elle s’était imaginé ne serait-ce qu’un instant hériter de ce fardeau à l’aube de ses seize ans…
Elle se laissa tomber au sol, acculée par tous les événements qui venaient de secouer sa vie en si peu de temps. Elle qui n’était jamais sortie de son village, par mesure de sécurité, elle se retrouvait maintenant loin de tout ce qu’elle connaissait, en compagnie d’un homme grincheux qu’elle n’avait jamais vu, et elle ignorait quand elle aurait la chance de revoir sa famille. Son cœur se serra. Son poing aussi.
Elle se releva vivement, soudain résignée. Son père avait porté ce fardeau de longues années durant, et ne s’était jamais laissé abattre. Il l’avait gardé aussi longtemps qu’il avait pu, et à présent, c’était à elle, sa fille unique, de le soulager et de porter ce flambeau qui faisait honneur à leur famille. Elle respira un grand coup et se dirigea à pas assurés en direction de son sac, pour chercher de quoi s’habiller. Elle revêtit une tunique blanche parcourue de bandes noires croisées, ainsi qu’un pantacourt bleu marine. Elle referma son sac, et passa devant le miroir pour arranger sa chevelure châtain à pointes noires. Même si elle gardait une apparence humaine, ses cheveux bicolores étaient une preuve de son appartenance à l’un des Clans de Reculés. Et quand bien même les membres de son Clan avaient oublié leurs talents pour la métamorphose, elle se sentait elle aussi mise à part des hommes des cités, les résidents de Neos qui n’avaient jamais repris contact avec la nature suite au Grand Cataclysme. Ceux qui étaient restés pour vivre dans leur ville technologique, tandis que ceux qui furent appelés Reculés quittaient peu à peu cette science qui les avaient abandonnés, pour retrouver contact avec leurs lointaines origines. Elle soupira. Elle n’avait pas repensé à cette histoire depuis des lustres, bien à l’abri dans son petit village natal.
Elle sursauta lorsque la porte de la pièce s’ouvrit de nouveau, laissant de nouveau apparaître le sorcier qui l’avait amenée jusqu’ici. Elle se crispa.

- Ça y est, t’es prête ? Bon dépêche-toi dans ce cas. Et traîne pas, parce que j’ai pas envie d’avoir à t’attendre toutes les cinq minutes.

Nahru respira un grand coup, récupéra son sac, et fit face à l’individu qui lui jetait un regard mélangeant surprise et agacement.

- On peut savoir qui vous êtes, au juste ? demanda-t-elle en usant de son fin sens de la communication et de la diplomatie. Vous m’emmenez ici et vous me traitez comme une esclave sans me dire pourquoi ! Et vous pensez peut-être que je vais vous suivre gentiment ?

En guise de réponse, Aokura claqua la porte de la pièce. Nahru sursauta et déglutit en croisant le regard coléreux du sorcier.

- Tu te fous de moi ? répliqua-t-il sans douceur. Je t’ai portée sur des kilomètres sans broncher en pleine nuit pour t’amener jusqu’ici, et la première chose que tu fais c’est beugler ! Si j’avais su, je t’aurais traînée par les cheveux jusqu’à ton lit, t’aurais eu une bonne raison de te plaindre au moins !
- Vous voulez rire ?! explosa Nahru dont la frayeur se changeait peu à peu en frustration. Dites-moi qui vous êtes et pourquoi vous me traitez comme un vieux torchon, après on pourra discuter !
- N’essaye même pas de me donner des ordres, s’esclaffa le sorcier en sortant son calumet.

Nahru interrompit la paisible discussion pour observer les gestes de l’inconnu. Celui-ci commença à fumer sans la quitter des yeux, visiblement énervé par sa réaction. Incommodée par la fumée nauséabonde qui sortait du calumet, Nahru plaqua une main contre son nez, tremblante de rage et d’incompréhension. Résolument, la perspective de devoir suivre cet individu dans un nouvel endroit qu’elle ignorait lui déplaisait tout particulièrement.

- C’est bon, t’es calmée ? siffla l’individu en lui jetant un regard agacé. Alors on y va.

Nahru garda pour elle ce qu’elle aurait volontiers répliqué si elle s’était trouvée en position de force. Malheureusement pour elle, c’était loin d’être le cas. Muette de rage, elle jeta un regard noir au sorcier. Elle n’allait pas se faire traiter comme ça indéfiniment. Elle le ferait parler, vite et bien. Ensuite, elle rentrerait chez elle pour retrouver ses parents, et elle laisserait cet ignoble individu vaquer à ses passionnantes occupations.

Ses multiples questions ricochèrent dans sa tête tandis qu’elle suivait Aokura dans les escaliers descendants, constatant qu’elle se trouvait en fait certainement dans une auberge. Le sorcier adressa un salut de la tête à l’homme qui tenait l’accueil, mais Nahru détourna le regard en passant devant lui et se hâta de sortir de l’établissement, fascinée par ce qu’elle apercevait à l’extérieur.
Elle s’élança sur les pavés de la route et contempla les alentours avec émerveillement. Elle qui n’avait quasiment jamais mis les pieds hors de son village natal, elle fut ravie de contempler les gens qui défilaient dans la rue par centaines, les commerçants qui vantaient à voix haute les mérites de leurs produits, les quelques voitures qui se faufilaient entre les passants sur les pavés de pierre. C’était, semblait-il, une petite ville bien paisible, avec de hautes maisons colorées et des lampadaires d’ornement disposés tout le long de la large rue. Contempler ces visages souriants et pleins de vie, qu’elle n’avait jamais vus, lui donna l’impression d’avoir totalement changé d’univers. Elle sourit en voyant les enfants jouer dans la rue, sautiller autour de leurs parents et courir après les oiseaux qui s’envolaient sur leur passage. Elle sentit l’odeur des restaurants qui commençaient à se mettre au travail pour fournir de fins mets à leur clientèle. Les livreurs de journaux qui cavalaient encore dans les rues pour offrir quelques nouvelles du monde extérieur. Les villageois penchés à leur fenêtre qui époussetaient leurs draps ou faisaient sécher leur linge, et arrosaient les fleurs qui embellissaient leurs balcons. Elle ne se rendit pas compte que son cœur battait la chamade. Combien de fois avait-elle rêvé, durant son enfance et son adolescence, de partir découvrir ce monde, ces couleurs, cette vie ?
Alors qu’elle allait se rapprocher des enseignes en face de la rue, elle sentit une main attraper son bras et la tirer sans douceur aucune dans la direction opposée. Emportée par son élan, elle trottina quelques mètres le temps de ralentir avant de se tourner furieusement vers Aokura, qui commençait déjà, à l’instar de la jeune fille, à comprendre que le voyage ne serait pas de tout repos.

- C’est quoi votre problème au juste ?! s’exclama Nahru en reprenant la marche hâtivement devant lui. La communication c’est pas votre fort hein ? Di-plo-ma-tie, vous connaissez ce mot-là ?!

Aokura poussa un long soupir plutôt que de répliquer. Il rangea son calumet et, pressant la marche, progressa dans la rue bondée. Nahru serrait fortement la bandoulière de son sac dans sa main : elle s’était rarement sentie aussi frustrée. Frustrée par l’étrangeté de la situation, et le fait qu’elle ne pouvait même pas profiter du spectacle qui s’offrait à elle. Elle se demanda même si elle ne ferait pas mieux d’échapper à la vigilance de son compagnon de voyage, en fin de compte…
Elle fut tirée de sa rêverie par le bras de l’individu en question qui saisit de nouveau le sien pour l’entraîner dans une ruelle sombre. Frissonnante, elle se laissa guider, s’imaginant le pire. Aokura marchait d’un pas actif, sans jeter de regard vers elle ni lui lâcher le bras. Le vacarme de la rue s’évanouissait lentement derrière eux, tandis que les derniers rayons de soleil disparaissaient au profit d’une inquiétante obscurité.
Lorsqu’ils ressortirent de la ruelle, ils se trouvaient dans une rue dégagée, à l’entrée de la ville. Les dernières maisons étaient visibles au loin, avec leurs vastes jardins et les champs à côté ; derrière s’étendait la campagne.

- On va par-là, informa Aokura en désignant les vastes prairies d’un signe de tête. J’espère que t’as rien oublié parce que tu ne reverras pas cette ville de sitôt.

Nahru se retourna. Elle entendait encore le brouhaha lointain du marché, avec tous ces gens et toutes ces couleurs, cette ambiance, cette vie. Ce monde qu’elle avait tant voulu découvrir. Elle se tourna à nouveau vers son compagnon d’infortune qui l’attendait au milieu de la rue, une expression agacée sur le visage.

- Bon, tu viens ou t’attends de prendre racine ?

Elle n’eut même pas envie de répliquer. Ni de se battre. Elle leva le nez en l’air et suivit Aokura sans discuter, bien décidée à obtenir ses réponses en temps et en heure.

Le chemin de pavés se changea progressivement en chemin de terre, de plus en plus étroit et, visiblement, de moins en moins arpenté. Nahru ne cessait de contempler avec joie l’environnement qui l’entourait, fascinée par les champs, les animaux, les forêts, tout. Même si elle aurait préféré être en meilleure compagnie, elle devait avouer que se balader parmi des paysages inconnus avait le don de faire voleter son cœur.
C’est alors que, recevant une partie de la fumée d’Aokura dans la figure, elle revint à la réalité. Elle toussa et regarda d’un air mécontent son kidnappeur qui ne faisait même pas attention à la direction dans laquelle sa fumée partait. Décrétant qu’elle avait été suffisamment sage pour mériter quelques réponses, elle entama la conversation avec une voix faussement conciliante :

- Vous ne m’avez toujours pas dit qui vous étiez, au fait… Et on peut savoir ce que vous attendez de moi ? J’aimerais vraiment comprendre…
- Tu m’emmerdes, à la fin.

Nahru sentit son visage se crisper sous la colère. Frissonnante de rage, elle fouillait à toute vitesse dans son sac à insultes lorsqu’elle vit qu’Aokura s’était arrêté. Il regardait sur sa droite, visiblement concentré sur quelque chose. Nahru oublia sa tentative d’agression verbale, et imita le sorcier. Elle aperçut des silhouettes se faufiler parmi les blés au loin, progressant avec célérité dans la même direction qu’eux.
Aokura plissa les yeux. Des Neosiens ? Il ne pouvait s’en assurer de par la distance qui les séparait du petit groupe, mais il continua de les observer avec méfiance jusqu’à ce qu’ils disparaissent. Il reprit la marche quelques instants plus tard, sans cesser de regarder autour de lui. Étrange. Il n’avait pourtant pas l’habitude d’observer des militaires dans la région. S’était-il passé quelque chose de suffisamment inquiétant pour que le président de Neos envoie ses propres hommes ?

Ils marchèrent presque deux heures avant qu’Aokura ne daigne leur accorder une pause, à proximité d’un ruisseau qui serpentait entre deux collines. Nahru se laissa tomber dans l’herbe fraîche en poussant un long soupir de soulagement.

- J’ai plus de jambes ! maugréa-t-elle, assez fort que pour son compagnon de voyage l’entende.

Celui-ci ne répondit pas et sortit son calumet, s’installa sur un rocher et commença à fumer tranquillement. Nahru tourna la tête vers lui. Il avait posé ses yeux sur l’horizon, et semblait totalement perdu dans ses pensées.
Elle le dévisagea longuement tout en se remémorant le message de son père. Cette personne était forcément l’une de ses connaissances proches, vu la mission dont il avait été affublé. Et plus elle le regardait, plus elle avait l’impression de l’avoir déjà vu.
Le jeune homme finit par tourner les yeux vers elle, constatant qu’il se faisait épier depuis cinq bonnes minutes, et poussa un soupir déchirant.

- Quoi ? lança-t-il en détournant à nouveau le regard.
- Je vous ai déjà vu, non ? répliqua Nahru, résolue à ne pas se laisser impressionner, cette fois.
- Peut-être. Mais à chaque fois que je venais voir ton père, t’étais soit absente, soit terrée dans ta chambre.

Nahru alla répliquer mais se ravisa pour se mettre à réfléchir. C’était donc bien un ami de son père. Quelqu’un qui lui était déjà venu chez elle…
Soudainement, elle sembla comprendre qui il était. Relevant les yeux vers le sorcier, elle continua de le dévisager tout en faisant appel à ses bribes de souvenirs.

- Vous me faites penser à un Loup qui venait parfois rendre visite à mon père ! dit-elle en se redressant. Mais il avait des oreilles de Loup, contrairement à vous…
- Et la métamorphose, tu connais pas ? soupira Aokura.

Nahru se tut. Elle ne s’était pas trompée. Elle se remémorait les deux Loups qui venaient parfois chez elle pour parler avec son père. Des oreilles et une queue de fourrure blanche, des yeux d’un bleu aussi intense que celui du ciel, et une longue chevelure lisse et immaculée. A l’époque elle préférait rester cachée dans sa chambre lorsqu’ils étaient de passage, même si leurs visages aimables laissaient entendre qu’ils étaient des personnes tout à fait abordables et accueillantes. Et cela faisait bien des années que le duo n’était pas repassé par chez elle.

- Au fait, qu’est-ce qu’il t’a dit de beau dans sa lettre, le paternel ? lui demanda soudainement Aokura d’un ton railleur, la tirant de ses réflexions. Dis-moi qu’il a pensé à y joindre un mode d’emploi…

Nahru fut tellement surprise qu’il poursuive lui-même la conversation qu’elle n’eut aucune envie de relever la provocation. Elle repensa plutôt à ce que son père lui avait appris. Cette Passation qu’elle n’avait absolument pas vu venir. Elle serra ses bras autour de ses genoux en baissant les yeux.

- Je ne comprends pas ce qu’il a voulu dire… souffla-t-elle. Et pourquoi faire la Passation si brusquement, sans m’en avoir parlé avant ? Pourquoi ne m’a-t-il rien dit ?...
- Il n’a pas eu le temps, répondit simplement Aokura. Et dès qu’il aura fait ce qu’il a à faire, je pourrai te ramener chez toi et tu me ficheras enfin la paix.
- Qu’avait-il à faire ? répliqua Nahru en ignorant de nouveau les sarcasmes du sorcier.
- Rien de passionnant.
- Je vous jure…

Nahru se laissa de nouveau tomber dans l’herbe, en poussant un long soupir. Elle ne cessa de ruminer que lorsque son compagnon de voyage lui envoya une sacoche contenant une miche de pain et quelques fruits. La contemplation de nourriture eut pour effet de lui faire réaliser que son ventre criait famine. Sans attendre, elle s’attaqua à son repas avec plaisir, sans pour autant parvenir à oublier ses nombreux questionnements et son trouble profond. Quand pourrait-elle revoir ses parents ? Pourquoi l’avaient-ils confiée à cet individu douteux et antipathique ? Elle sentit son cœur se serrer à nouveau. Sa jeunesse dans son village, même si elle s’était toujours sentie quelque peu enfermée, était une époque qu’elle regrettait déjà autant que possible. Un temps révolu qui n’existait plus que dans les souvenirs qu’elle chérissait.

Deux longues heures de route les séparaient encore de leur prochaine destination. Nahru, qui n’était pas habituée à faire de si longues expéditions, demandait souvent à faire des pauses, ce qui avait le don d’agacer Aokura au plus haut point. Non seulement Hiéron lui avait confié une gamine tête en l’air et irresponsable, mais en plus elle était incapable d’aligner les kilomètres sans se plaindre. Le sorcier daigna cependant lui accorder les haltes qu’elle réclamait, en espérant que cela ferait au moins cesser ses gémissements de fatigue.
Lorsque l’entrée d’un petit village du nom de Sya se dressa devant eux, Nahru ne put s’empêcher de pousser un grand soupir de soulagement. Le nom était gravé dans une arche de bois placée devant les premières maisons, entre deux ormes dotés d’une impressionnante ramure.

- Reste près de moi, ordonna alors Aokura.

Sa voix sévère tira Nahru de ses pensées. Tout en évitant les gens qui allaient et venaient autour d’eux, Nahru contempla les maisons alentour. De ravissantes petites demeures en bois recouvertes de tuiles en brique, mais, semblait-il, pas d’auberge à l’horizon. Nahru allait commencer à perdre espoir quant à la possibilité de faire une vraie pause lorsque son compagnon de voyage s’arrêta en plein milieu de la rue. Surprise, la jeune fille l’imita. Puis elle ouvrit grand les yeux.
Une immense horloge était dressée en haut de la bâtisse devant laquelle ils se trouvaient. Une gare. Le cœur de Nahru bondit dans sa poitrine. Ils allaient prendre le train !
Sans attendre Aokura, elle se précipita à l’intérieur du bâtiment, comme si sa fatigue s’était envolée. Et elle ne put retenir une exclamation de joie, lorsqu’ils arrivèrent quelques instants plus tard sur l’unique quai de la gare.

Un train était arrêté juste devant eux, la locomotive fumante, les wagons grands ouverts. Long de plusieurs dizaines de mètres, il possédait de nombreuses voitures sobrement décorées, et ses vitres laissaient apparaître des sièges aux revêtements rouges qui lui donnèrent envie d’entrer pour s’écrouler dessus.
Excitée à l’idée de réaliser son premier voyage en train, Nahru sautillait derrière Aokura tandis qu’il récupérait des billets pour leur voyage, et elle fit des bonds de plus en plus grands lorsque le sorcier changea de direction pour s’avancer calmement jusqu’au bout du quai, afin de monter dans la toute dernière voiture. Pour éviter de croiser du monde, supposa Nahru avec amusement tandis qu’elle grimpait à son tour dans l’imposante machine. De son côté, peu lui importait : seule l’euphorie du voyage la séduisait en cet instant.
Appuyée de tout son poids sur la rambarde extérieure de la voiture du fond, Nahru ne cessait de surveiller les chefs de gare pour guetter le moment où le train partirait. Aokura, lui, ne semblait pas s’en préoccuper le moins du monde, accoudé à la rambarde à côté de Nahru, fixant le paysage avec lassitude.

- Vous pouvez aller vous asseoir à l’intérieur hein, lança Nahru joyeusement. Ça ne me dérange pas de rester ici toute seule !

Aokura tourna son regard vers elle, encore perdu dans ses pensées.

- Je vais rester là, dit-il.
- Comme vous voulez !

Elle se mit à chantonner, gigotant ses jambes tout en restant solidement appuyée sur la rambarde. Aokura n’eut même pas le courage de lui faire quelque remarque désobligeante pour tempérer son humeur joyeuse.
Lorsque la locomotive siffla, et que le chef de gare fit de grands gestes pour annoncer leur départ, Nahru crut que son cœur allait s’envoler. Et elle se sentit aussi légère qu’un oiseau lorsque le wagon amorça son mouvement, pour gagner en vitesse très progressivement. A l’issue de quelques minutes, le paysage se mit à défiler à toute allure autour d’elle, mariant les formes et les couleurs qui semblaient fusionner entre elles.

- Ce train va à Helem, dit alors Aokura.

Stupéfaite par sa prise de parole soudaine et surtout, l’information qui lui était parvenue sans même qu’elle ait à demander quoi que ce fût, Nahru resta plusieurs secondes ébahie avant de se reprendre pour répliquer :

- Helem ? La ville au bord de la chaîne de montagnes à l’ouest, c’est ça ? Et… On va y faire quoi ?
- Je dois aller retrouver un chef de Clan qui vit dans la forêt d’Anethie. Nous avons à parler, lui et moi.
- Et vous avez besoin de moi pour ça ? s'étonna Nahru.
- Non, ce n'est pas tout à fait ça... Mais il y a quelque chose d'important que je dois mettre au clair. Et que tu le veuilles ou non, je t'emmène avec moi.

Nahru sut alors qu’elle ne pourrait en apprendre davantage pour le moment. Néanmoins satisfaite de ces quelques informations, elle se concentra à nouveau sur les sensations nouvelles que lui procurait ce voyage inattendu. Les soubresauts du wagon ne l’importunaient pas le moins du monde, pas plus que les rugissements de la puissante locomotive. Et bien qu’elle éprouvât encore quelque méfiance vis-à-vis de son compagnon de voyage, elle ne ressentait pas la moindre appréhension pour la suite de son périple. Même sa destinée de Porteuse ne l’effrayait pas. Elle se sentait plutôt vivante, car dotée, pour la première fois de sa vie, d’une importante responsabilité : garder cet Esprit précieusement au fond d’elle, le protéger, pour qu’il demeure et continue d’assurer une partie de l’équilibre de ce monde qu’elle avait hâte de découvrir.
Le vent frais allait et venait sur son visage. Aokura avait détourné la tête, s’était remis à fumer.
Nahru avait fermé les yeux.
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CaelaSephyra
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MessageSujet: Re: Terres de rêve [V3]   Jeu 28 Mai - 16:51

Terres de rêve V3 – Partie 1
Chapitre 2



Presque mille ans après le Grand Cataclysme, la face du monde avait été redessinée, ne laissant subsister que quelques fragments de terres ravagés. Le continent central, où se dressait l’imposante Neos, était peut-être l’un des seuls à être encore habités par des formes de vie intelligentes.
L’ouest de ce continent était recouvert de terres réputées fertiles et accueillantes, bien que dominées par de puissants Clans souvent peu enclins à laisser des étrangers venir sur leurs terres.
Parmi ces Clans, pas un n’égalait en puissance le royaume d’Anethie, la terre des Loups. Au-delà des collines recouvertes de végétation, la plus grande forêt qui longeait la chaîne de montagnes d’Odori était devenue leur territoire. Un lieu où l’abondance naturelle avait permis à ce peuple de bénéficier d’un excellent niveau de vie malgré leurs moyens de loin inférieurs à ceux des grandes villes ; un monde où les vieilles méthodes étaient réputées plus efficaces, et surtout, plus durables que les nouvelles. Culture, chasse et cueillette suffisaient à nourrir leurs quelques trois mille habitants, et suffisamment de bâtiments solides avaient été construits parmi les arbres centenaires pour que chacun d’entre eux ait un toit.
Les Loups étaient des guerriers féroces, qui protégeaient leur royaume avec un dévouement rare et un talent au combat qui faisait frémir tous ceux qui avaient le malheur de croiser leurs lames. Ils étaient parfaitement enclins à se métamorphoser intégralement, redevenant en quelques instants ces fières créatures qui avaient toujours effrayé l’Homme autant qu’ils l’avaient fasciné.
Lorsque venait le soir, les gardes savaient détecter le moindre danger, et n’hésitaient pas à éloigner les animaux sauvages hostiles qui osaient s’aventurer sur leur territoire. Pourtant, cette nuit-là, les gardes n’étaient pas les seuls à avoir les yeux ouverts, dans la vaste cité.

Agile, une silhouette se faufilait entre les habitations, trottinant sans bruit sur les pavés, évitant les arbres et longeant les murs de pierre ocre. Elle escalada une bâtisse, s’accrochant aux reliefs et aux poutres qui dépassaient, et se retrouva sans grand mal sur le toit. Elle s’accroupit au bord du vide pour admirer un instant la construction la plus imposante du royaume, celle qui observait toutes les autres, construite dos à une imposante falaise qui marquait la naissance des montagnes majestueuses trônant derrière l’édifice.
Coupant court à sa contemplation, la silhouette ouvrit deux grandes ailes de chauve-souris, et s’élança droit vers la grande demeure, celle du roi Anetham, le respecté seigneur des lieux.

Elle sillonna les airs quelques instants en direction de l’imposant bâtiment, principalement fait d’un solide bois de chêne, puis bifurqua à sa droite. Près de l’aile Est se trouvait un sentier qui s’enfonçait dans la forêt, accessible à tous ceux qui avaient le courage de se lancer sur la pente sèche formée par les reliefs naissants de la montagne.
Elle atterrit souplement dans l’herbe fraîche et s’avança parmi les arbres, entamant son ascension sans bruit. Elle replia au maximum ses ailes, plaqua ses oreilles de fourrure ocre et noire sur son crâne, et s’avança parmi les arbres, laissant sa queue de renard assortie onduler derrière elle au rythme de sa marche.
Loin des Neosiens et de la technologie, bien des Clans avaient conservé la tradition de garder des attributs animaux visibles. Comme un signe distinctif, une marque de fierté, ils affichaient leur différence comme pour commémorer ce choix qu’avaient fait leurs ancêtres : celui de s’éloigner autant que possible de la modernité qui avait causé tant de dommages à leur monde.

Après quelques minutes de marche, elle arriva essoufflée jusqu’à une petite clairière, illuminée par la lune qui s’élevait peu à peu dans le ciel parsemé d’étoiles. Elle avança jusqu’à son centre et se stoppa, oreilles redressées, immobile, tendue. Elle jeta quelques coups d’œil autour d’elle, et détendit ses ailes aussi progressivement qu’elle le put. Elle se concentra de toutes ses forces, tout en déposant lentement une main sur le pommeau de son sabre, attaché à sa hanche droite.
Et elle attendit. Immobile. Elle était sûre qu’il était là. Elle avait perçu un bruissement aussi léger qu’un murmure, rien d’alarmant en temps normal. Mais pour elle, c’était signe qu’elle devait se tenir sur ses gardes. Et réagir au bon moment.
Un craquement sonore derrière elle.

Elle se retourna en sortant son sabre, et sa lame percuta avec force celle qui avait manqué de la trancher en deux. Un petit sourire étira ses lèvres, et elle regarda son agresseur dans les yeux.

- Vous avez manqué de discrétion, prince Athem, dit-elle.
- Je l’ai senti, répliqua le dénommé Athem en éloignant son arme, sans détacher d’elle son regard azuré.

Excepté les deux oreilles de fourrure blanche qui dépassaient de son crâne et la queue de Loup qu’il promenait derrière lui, Athem aussi aurait pu paraître tout à fait humain – exception faite, également, de sa longue chevelure couleur neige. Il portait pour tout vêtement une tunique bleu sombre et un pantalon souple qui lui permettait de faire preuve de la plus grande agilité durant ses entraînements.

- D’ailleurs, tu es en retard, Sephyra, lui fit-il remarquer en se plaçant à quelques mètres d’elle.

Sephyra sourit et se mit en position, détendant ses ailes. Elle affectionnait ces séances d’entraînement menées loin des regards des Anethiens. Elle qui leur était si différente, elle avait toujours éprouvé des difficultés à s’intégrer. Et ce, même si c’était le Seigneur Anetham en personne qui l’avait recueillie sur la terre des Loups, alors qu’elle n’était âgée que de trois ans.
Un souvenir à mi-chemin entre le réconfort et l’amertume, pour elle qui avait perdu tout son Clan dans un carnage que nul n’avait su expliquer, pour retrouver une nouvelle patrie dans un lieu qui ne l’avait jamais totalement acceptée.

Coupant court à ses pensées, Athem s’élança de nouveau vers elle, et fit danser sa lame en direction de sa clavicule ; Sephyra esquiva et contre-attaqua aussitôt, leurs lames se rencontrèrent, ricochèrent, tintèrent en cœur dans la nuit. À chaque parade réussie, ils ne pouvaient s’empêcher de s’échanger un regard entendu, la même lueur de malice dans les yeux, comme deux compagnons d’arme qui s’étaient jurés de progresser ensemble dans la voie du sabre.
Leur séance ne s’éternisa pas, dans la mesure où Sephyra peinait à tenir le rythme ; ses ailes la ralentissaient, et la fatigue qu’elle avait dû accumuler pour venir jusqu’à la clairière l’avait placée en situation de désavantage.
Il ne fut que trop aisé pour Athem d’en profiter ; exploitant une demi-seconde de retard de la part de son adversaire, il dévia vivement l’arme de Sephyra, qui perdit brièvement l’équilibre. Un coup d’épaule la projeta ensuite à terre, et son arme entama un vol plané avant d’atterrir hors de sa portée, disparaissant dans l’herbe rafraîchie par l’air du soir.
Sephyra serra les dents et se redressa, puis se figea, contrainte par la lame qu’Athem pointait sur sa gorge. Elle releva les yeux vers lui, visiblement vexée d’avoir perdu si vite.

- Je t’ai connue plus combative, la nargua Athem en retirant son arme, un sourire amusé aux lèvres.

Sephyra se rassit dans une position plus confortable en faisant la moue, et reporta son regard sur les arbres qui entouraient la clairière.

- Vous par contre, vous avez toujours été aussi cruel à l’entraînement.
- Ça va, n’exagérons rien… Et tant que j’y suis, tu sais bien que c’est pas la peine de me vouvoyer quand mon père n’est pas là.

À ces mots, Athem se laissa tomber assis à côté d’elle, détacha son fourreau de ses hanches et le posa à côté de lui. Silencieux, il prit un temps pour observer les ramures presque immobiles qui se dessinaient dans la pénombre alentour. Il voyait quelques lucioles danser entre les feuilles, à peines perturbées par le doux sifflement du vent nocturne.
Il tourna la tête vers Sephyra, qui avait ses yeux rivés dans le vide depuis plusieurs secondes.

- Quelque chose te tracasse ? demanda-t-il.

Sephyra poussa un soupir, et sembla chercher ses mots avant de répondre.

- Je ne me sens pas à ma place, ici, répondit-elle. Parfois, j’ai l’impression que toi et le Seigneur Anetham êtes les seuls à m’avoir acceptée à Anethie.

Athem ne répondit pas, et tourna de nouveau les yeux vers les ramures des arbres. Puis il se releva, empoignant fermement son sabre, et fit quelques pas dans l’herbe humide.

- Faut dire ce qui est : la tolérance, c’est pas le fort des Anethiens, dit-il. Ton statut est un peu particulier parce que c’est le roi en personne qui a décidé de te recueillir, mais il est vrai que beaucoup considèrent que seuls des Loups d’Anethie ont le droit de résider sur nos terres.

Il s’interrompit pour entamer quelques mouvements de sabre dans le vide, d’abord lentement puis de plus en plus vigoureusement. Sephyra épiait chacun de ses gestes, à mi-chemin entre l’angoisse et la tristesse.

- Mais pour moi, tu fais partie de la famille, reprit-il tandis que ses bras s’accordaient une courte pause, tendant son sabre droit devant lui. Et je pense sincèrement que cette vieille mentalité doit évoluer. Compte sur moi : quand je serai roi à mon tour, je ferai changer ça.

Il reprit ses gestes en redoublant de vivacité, contrant les coups d’un ennemi imaginaire qu’il était le seul à percevoir. Sephyra poussa un soupir : même si elle n’aurait jamais remis sa sincérité en question, elle peinait à croire qu’il parviendrait, seul, à renverser un état d’esprit qui perdurait à Anethie depuis des siècles.  

- Et j’ai l’impression qu’il n’y a pas que ça dont il est question, reprit soudain Athem en accordant un nouvel instant de répit à son adversaire fictif. Je me trompe ?

Sephyra leva de nouveau les yeux vers lui, mais Athem avait repris sa posture de combat, et s’était de nouveau concentré sur son exercice, amorçant de nouveaux gestes à une vitesse impressionnante.

- Je voudrais partir d’ici, dit-elle.
- Partir ? répéta Athem sans perdre sa concentration. Mais pour aller où ?
- À Neos.

Athem se figea subitement, interrompant son geste. Il tourna lentement la tête vers Sephyra, qui demeurait imperturbable.

- Neos… répéta-t-il, comme pour s’assurer qu’il avait bien entendu. Qu’espères-tu trouver là-bas ?
- Je ne sais de Neos que ce qu’on en raconte, admit Sephyra en détournant le regard. Je sais aussi que les Anethiens ne portent pas vraiment cette ville dans leur cœur. Mais les marchands, eux, connaissent cet endroit. À chaque fois qu’ils viennent pour les approvisionnements, je m’arrange pour discuter un peu avec eux. Et ce qu’ils m’ont dit de Neos est à la fois effrayant et fascinant. Une ville aussi grande que cent royaumes réunis, où tous les gens sont acceptés tels qu’ils sont, quelle que soit leur origine… Le « reflet de l’ancien monde », comme on l’appelle par ici…
- Il s’est effondré, l’ancien monde, rétorqua Athem en faisant quelques pas vers elle. Pour cette raison, je ne suis pas certain que ce soit une bonne idée d’aller t’aventurer là-bas.

Sephyra se releva, affrontant sans faillir le regard glacé d’Athem.

- J’ai besoin de trouver ma voie, moi aussi, dit-elle. Toi, tu as Anethie. Tu as encore de belles et nombreuses années à passer après de ton père, l’un des seigneurs les plus respectés et aimés de l’histoire de ce royaume. Après cela, tu prendras sa place, et tu honoreras ton glorieux héritage en tant que nouveau roi. Mais moi, où peut bien se trouver ma place, dans une ville qui ne m’a jamais vraiment acceptée ?
- Elle t’a acceptée, répliqua Athem en faisant un nouveau pas vers elle, presque sévère. Il faut juste que tu laisses aux gens le temps de changer leur façon de voir les choses.
- Cela fait quinze ans que j’attends, Athem, répondit Sephyra dans un souffle. Je ne veux plus continuer de cette façon. Il faut que je me fasse une place dans ce monde, et pour l’instant, elle n’est pas à Anethie.

Un silence. Le vent s’était de nouveau levé, agitant les ramures des arbres centenaires. L’air se rafraîchit brusquement, faisant frémir Sephyra qui faisait de son mieux pour soutenir le regard perçant de son seul et meilleur ami.
Pour une fois, Athem fut le premier à détourner les yeux. Il alla ramasser son fourreau, dans lequel il rangea son arme avec précaution.

- Tu vas réussir à en parler à Père ? questionna-t-il sans la regarder. Je sais que tu as toujours eu peur de contester les choix qu’il faisait pour toi, et que son autorité n’est plus à prouver. S’il se montre aussi réticent que je le suis, tu penses que tu parviendras à lui tenir tête ?
- Je n’ai pas le choix, répondit Sephyra sans le quitter du regard. Si ce doit être la seule fois où j’ose contester l’une de ses décisions, eh bien soit.

Athem ne répondit pas, pas plus qu’il ne lui accorda de nouveau regard. Il sembla réfléchir un instant, puis entama une marche calme en direction du palais. Dépassant Sephyra, il quitta la clairière sans se retourner, laissant la jeune femme en proie à ses questionnements. Immobile dans la nuit silencieuse.


****

Sephyra rouvrit lentement les yeux, tâchant de respirer profondément. Le temps que sa vue s’ajuste à ce qui l’entourait, elle put observer brièvement les divers sabres accrochés aux murs de bois, et les somptueuses étoffes décoratives qui ornaient l’antichambre du maître des lieux. Assise en tailleur sur un immense tapis brodé, elle redressa son regard en direction du Seigneur Anetham, installé en face d’elle, dans la même position. À l’instar de son fils unique, deux oreilles blanches dépassaient d’entre ses mèches de très longs cheveux fins, et son visage carré, ridé par le temps, était adouci par une imposante barbe qui tombait sur ses genoux. Mais son bleu regard n’avait pas terni, même après les longues et mouvementées années de sa vie.
Le vieux Loup considéra la jeune femme avec une pointe de sévérité :

- Tu veux partir à Neos… et pour quelle raison, exactement ?

Sephyra prit une grande inspiration en essayant de se détendre. Tâchant de ne pas croiser le regard d’Athem, poliment immobile et silencieux dans un coin de la pièce, elle tâcha de rassembler son courage. Elle devait à présent faire face à celui qu’elle aimait et respectait plus que tout, et lui tenir tête pour la première fois de sa vie, car son avenir était en jeu dans cette discussion. Elle ne pouvait laisser fuir l’occasion de s’envoler après quinze ans passés à essayer vainement de s’intégrer dans un monde qui n’était pas le sien.

- Pour trouver ma voie, répondit-elle alors. Anethie est le plus beau royaume dans lequel j’aurais pu grandir, j’ai appris la voie du sabre et celle du cœur pendant quinze longues années à vos côtés… Mais je n’arrive pas à me sentir tout à fait chez moi ici. Anethie est la terre des Loups… Un Renard-Volant comme moi ne devrait rien avoir à y faire…
- Ne dis pas de sottises, rétorqua Anetham derechef. Je sais bien que je limite beaucoup la venue des étrangers, mais ton statut est particulier. Je ne t’ai pas recueillie sous la contrainte, tu le sais. Anethie était l’un des rares royaumes à garder contact avec Euresias ; nous fûmes les premiers au courant lorsque l’île s’est embrasée. Et parmi les premiers sur place, à voir ce carnage. À assister à la chute de ton peuple.

Sephyra baissa les yeux. Bien qu’elle ne se souvînt de rien, réentendre ce funeste récit lui serrait toujours le cœur.
Souvent, elle se demandait comment étaient ses parents. À quoi pouvait bien ressembler sa cité natale. La seule chose que l’on avait su d’elle au moment de la tirer des décombres, c’était son nom, Cae-La. Ce nom qu’avait soufflé sa mère, en guise de dernières paroles, juste avant de rendre son dernier soupir.
Sephyra redressa les yeux vers Anetham. L’homme qui l’avait acceptée sur ses terres, lui offrant un nouveau nom, et la chance de recommencer une nouvelle vie, qui saurait lui faire oublier l’ancienne. A nouveau, elle ressentait le besoin de recommencer. S’engager dans un tournant.
Devenir ce qu’elle était.

- Je dois trouver ma voie, Seigneur Anetham, répéta-t-elle. Je n’appartiens pas à cette cité. Et jamais je ne pourrai jamais occuper la place de Katelina…
- Il n’a jamais été question que tu la remplaces.

Anetham se crispa, conscient d’avoir été plus brutal et sec qu’il ne l’aurait souhaité. Gênée, Sephyra détourna à nouveau le regard, comme pour s’excuser de sa remarque.

- Pardonnez-moi, Seigneur.

Le vieux Loup poussa un soupir. Puis il passa une main sur son visage.

- Rien ne me fera jamais oublier la douleur d’avoir perdu ma fille, et j’ai souffert autant que possible le jour où elle est morte, déclara alors le vieux Loup en libérant son visage de l’étreinte de sa main puissante. Elle avait pourtant la vie devant elle, et son sourire faisait partie des rares choses qui me maintenaient en vie après le départ de sa mère…

Toujours en retrait, Athem baissa les yeux, sans mot dire. Il ne gardait que trop peu de souvenirs de sa mère, décédée à la naissance de sa sœur. Et à peine davantage de cette dernière, qu’une maladie incurable avait rattrapée alors qu’elle venait tout juste d’avoir deux ans.

- C’est vrai, reprit Anetham, quand on m’a rapporté qu’une fillette de trois ans à peine venait de perdre tout son peuple à Euresias, je me suis senti déchiré pour elle. Puis je me suis dit qu’il fallait qu’une seconde chance lui soit donnée. Si Anethie avait été intégralement détruite et que Katelina avait été la seule survivante, j’aurais été heureux de savoir que quelqu’un voulait lui offrir une nouvelle vie, pour qu’elle puisse trouver le bonheur malgré la perte des siens. Je suppose en effet… que c’est l’une des raisons qui m’ont poussé à t’accueillir ici à Anethie…

Sephyra considéra le vieux Loup avec peine. Entendre cette histoire de sa bouche plutôt que de celle d’Athem lui procurait d’étranges remords. Elle se sentit peinée comme elle ne l’avait jamais été pour Anetham qui restait sereinement assis en face d’elle, digne malgré toute la peine qu’il avait dû amasser au cours de son existence assiégée par les guerres et les tragédies. Même si la période actuelle se proclamait ère de paix, les relations avec les autres clans de Reculés ainsi que les citadins de Neos n’étaient pas toujours cordiales. Tout reposait sur un fragile équilibre qui menaçait régulièrement de s’écrouler, à même de briser avec lui les espoirs de toute une génération entraînée à se battre pour protéger la paix.
Sephyra en faisait partie. Et c’était l’une des raisons qui la poussaient, pour sa part, à vouloir comprendre les rouages de leur monde, et les étroites relations entre guerres et réconciliations. Ainsi, elle pourrait combattre pour ce qu’elle considérait juste, défendre les plus faibles, et œuvrer pour le bonheur du plus grand nombre.
Ce fut donc ce qu’elle répondit au seigneur Anetham.

Le vieux Loup, contre toute attente, ne s’opposa pas à son départ. À dix-huit ans, Sephyra avait atteint l’âge adulte ; elle était à présent suffisamment mature et habile au sabre pour partir loin d’Anethie, en quête de sa propre vérité.
Sephyra n’avait emmené que le strict nécessaire, lorsqu’elle traversa une dernière fois l’antichambre d’Anetham, Athem à ses côtés. À la fois émue et désolée, elle fit ses adieux à celui qui lui avait offert une seconde vie, et avait fait d’elle quelqu’un d’assez fort et indépendant pour pouvoir partir à la recherche de sa propre essence.
Néanmoins, Anetham ne pouvait s’empêcher d’avoir peur de la perdre. Lui qui avait déjà souffert du départ prématuré de sa femme et sa fille, victimes des rouages du destin. Sephyra s’en doutait bien, et c’est pour cette raison qu’en guise de derniers mots, elle lui promit sur tout ce qu’elle avait de plus cher qu’elle reviendrait en vie au royaume des Loups.
Un jour.

Athem passa devant elle pour la guider jusqu’à l’aile extérieure, et elle le suivit sans se retourner, quittant l’antichambre du seigneur Anetham à pas lents.
Assis dans la pièce sombre, le vieux Loup demeura immobile.


Athem et Sephyra traversèrent l’aile droite du palais jusqu’à atteindre un balcon discrètement implanté sur le côté de l’édifice, à moitié dissimulé par d’imposantes ramures de chênes qui s’étendaient jusque-là. Sephyra s’avança sur les poutres de bois, jetant un regard à la fois excité et terrifié aux cieux qui l’attendaient, déjà parsemés d’étoiles scintillantes.

- Tu as tout ce qu’il te faut ? questionna alors Athem, brisant le silence.

Sephyra passa machinalement ses mains sur chacun de ses sacs, comprenant des vivres, du matériel et quelques vêtements.

- Je crois, oui, répondit-elle.

Elle vérifia que son sabre était correctement attaché à sa hanche, tâtant la poignée qu’Athem observait avec insistance. Elle était ornée d’une cordelette au bout de laquelle pendait une décoration faite de cheveux blancs, rassemblés avec des perles rouges.

- Il t’en manque un, fit remarquer Athem en désignant la décoration du regard. Nos sabres ont toujours deux ornements en temps normal.
- Je sais bien répliqua Sephyra avec un sourire. Une mèche de chacun des deux parents, c’est bien cela ? Le Seigneur Anetham m’a déjà fait un honneur en me permettant de porter son ornement. Je ne vais pas en plus en exiger un deuxième…

Athem sembla réfléchir un instant, puis il porta sa main à sa hanche, tirant un poignard de son fourreau de cuir. Devant le regard ébahi de Sephyra, il saisit l’une de ses longues mèches de cheveux immaculés, et sans hésitation, il trancha net son extrémité. Il rangea son poignard à l’aveugle et tressa sommairement l’ornement, avant de le rattacher à une cordelette qu’il avait visiblement pris soin d’emmener avec lui. Puis il s’avança sans hésiter vers la poignée du sabre de Sephyra, avant d’attacher l’ornement à l’extrémité de celle-ci, rejoignant celui que le seigneur Anetham en personne lui avait offert, des années auparavant.

- Comme ça, je t’accompagnerai moi aussi dans les combats que tu mèneras peut-être, dit-il. A moins que tu n’en veuilles pas ? questionna-t-il alors en plongeant ses yeux dans ceux de Sephyra, qui ne savait visiblement pas où se mettre.
- Bien… bien sûr que si ! bafouilla-t-elle. Au contraire, c’est un honneur, je…
- Un honneur, faut le dire vite, répliqua Athem en nouant solidement l’ornement, avant de reculer pour admirer son travail.

Sephyra passa ses mains sous les deux ornements qui décoraient à présent son sabre. Un souvenir des deux seules personnes pour qui elle estimait réellement avoir de l’importance. Elle n’avait besoin de rien d’autre pour entamer son long voyage. Un sourire timide étira ses lèvres quand elle leva à nouveau les yeux vers Athem.

- Merci, dit-elle.
- Tu me dois une faveur à présent, déclara alors Athem en guise de réponse, une lueur espiègle dans les yeux.

Sephyra le regarda sans comprendre. Puis il s’approcha à nouveau d’elle, passa dans son dos, et fit glisser ses doigts dans sa chevelure, saisissant l’une de ses mèches ondulées. Sephyra resta immobile, le cœur battant, tandis qu’il entreprenait de récupérer soigneusement un souvenir d’elle impérissable. Elle sentit une pression tirer la mèche qu’il avait saisie, lui procurant un picotement qui la crispa d’autant plus, puis elle l’entendit s’éloigner de nouveau. Elle se tourna vers lui, toujours ébahie, tandis qu’il fabriquait un nouvel ornement avec la mèche de cheveux qu’il lui avait dérobée.

- Comme ça, on est quittes, lui dit-il avec un petit sourire.

Sephyra accusa le coup de sa surprise, puis se laissa aller à rire, passant machinalement une main dans sa chevelure dont elle avait perdu un fragment. Même si au fond, rien ne lui faisait plus plaisir que de savoir qu’Athem garderait un souvenir d’elle au quotidien.

- Entendu, dit-elle.

Machinalement, ils firent un pas l’un vers l’autre. Et à la surprise de Sephyra, Athem vint l’enlacer avec douceur, sans mot dire. Tâchant d’occulter sa gêne, la jeune femme ferma les yeux, profitant de cet instant de proximité avec celui qui avait tout son respect et son affection. Le temps de quelques secondes, ils accusèrent le coup de ces adieux un peu trop rapides, un peu trop précipités, et même, partiellement regrettés, même pour Sephyra qui était pourtant sûre qu’une vie meilleure l’attendait à Neos, la capitale humaine.

- Je suis sûr qu’on se reverra bientôt, lui glissa Athem en resserrant son étreinte. Fais attention à toi, surtout.

Sephyra confirma d’un petit signe de tête avant de s’éloigner de lui. Un dernier sourire, quelques pas en arrière. Avec toutes les peines du monde, elle se retourna, accéléra le pas.
Ses ailes s’ouvrirent, et elle s’élança dans la nuit.

Il n’y avait pas eu d’adieux officiels. Et au final, Sephyra avait seulement dit au revoir à ses proches. Anetham, Athem. Elle était persuadée qu’elle ne manquerait pas à tous les autres.
Elle ignorait combien de temps son absence allait durer, et elle frémissait déjà à l’idée de se retrouver engloutie dans une ville immense remplie d’hommes potentiellement hostiles à son égard, mais elle se devait d’essayer. Elle avait maintes fois entendu parler des chasseurs de Neos, un groupe de mercenaires d’élite au service de la présidence de la cité. Si son maniement de la lame pouvait rivaliser avec celui des Neosiens, elle aurait peut-être une chance d’y être recrutée, et d’en apprendre davantage sur les hautes sphères du monde de Neos, qu’elle imaginait si différent du sien.
Partagée entre la terreur et l’excitation, elle redoubla d’efforts et gagna en altitude dans le ciel dégagé, plissant les yeux pour arriver à regarder devant elle malgré le vent qui fouettait son visage. Quelques heures de vol l’attendaient. Elle devrait faire de nombreuses pauses pour ne pas se vider intégralement de son énergie, car si elle avait les capacités de voler, cela demandait énormément d’efforts à son organisme, et elle ne devait surtout pas en abuser. Mais elle était déterminée à entreprendre ce long voyage aérien. Encore un effort.
Sa nouvelle vie l’attendait.
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CaelaSephyra
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MessageSujet: Re: Terres de rêve [V3]   Lun 8 Juin - 11:48

Terres de rêve – Partie 1
Chapitre 3



Le soir commençait à tomber lorsque le train arriva à destination dans la cité minière d’Helem. Nahru sortit en s’étirant du wagon où elle était restée assise durant une bonne partie du voyage, finalement fatiguée de rester debout contre la rambarde du train. Aokura la suivit de près, jetant régulièrement des regards méfiants tout autour de lui.

- C’était trop génial ! ne put s’empêcher de lancer joyeusement Nahru.
- Fais-toi discrète, ordonna Aokura en guise de réponse. Par ici.

Nahru fit la moue mais suivit son compagnon de voyage sans broncher. Elle s’éloigna du train sans le quitter des yeux, un petit sourire au coin des lèvres, espérant de tout cœur que le voyage du retour ne tarderait pas.
Helem était nettement moins animée que la ville dans laquelle elle s’était réveillée. Les gens y étaient sobrement vêtus, et quelques mendiants dormaient contre les murs des bâtisses en béton terni par le temps et le charbon. Ville minière, les citoyens travaillaient presque tous dans les entrailles de la terre, ce qui avait peu à peu envahi le paysage de suie. Les rues étaient sales, tout comme les modestes habitations.
Nahru se sentit mal à l’aise, et elle n’eut bientôt plus envie de sautiller comme à la sortie du train. Devant elle, Aokura marchait d’un pas assuré, mais surveillait attentivement tout ce qui se passait autour d’eux. Les gens les regardaient passer, intrigués. Les deux voyageurs se détachaient sans mal du reste de la foule, vêtus très différemment des habitants d’Helem. Nahru reconnut des ressortissants de différents Clans ; des Reculés pour la plupart. Sobrement vêtus, le visage fermé tandis qu’ils arpentaient les rues, les citoyens d’Helem semblaient mener une vie bien modeste, et n’avaient vraisemblablement pas souvent la visite d’étrangers aussi voyants que les deux voyageurs. Les quelques mendiants éveillés tendaient leurs mains sales avec espoir à leur passage, mais Aokura les ignorait totalement, tandis que Nahru préférait marcher tête baissée pour ne pas les voir.

- Ne me regardez pas comme ça… maugréa-t-elle pour elle-même. C’est lui qui a de l’argent, pas moi… Faites-lui donc les poches et laissez-moi tranquille…

De plus en plus de gens les épiaient, et certains même se rapprochaient d’eux à petits pas. Nahru accéléra ; Aokura fit de même, sans cesser de surveiller ses poursuivants. Alors que la jeune fille était presque à la portée de leurs mains crasseuses, un coup de feu retentit soudainement au beau milieu de la rue, chassant les mendiants qui détalèrent dans les ruelles, effrayés.
Aokura et Nahru se stoppèrent. Devant eux, deux hommes en uniforme militaire gris venaient d’apparaître dans la rue. L’un d’eux avait encore son pistolet dressé vers le ciel. Tandis que les quelques civils s’éloignaient à pas lents du petit comité, les deux hommes s’approchèrent doucement des deux étrangers, un sourire aimable sur le visage.

- Helem n’est pas un coin tranquille pour les voyageurs, déclara le tireur qui venait de ranger son arme, un grand brun qui devait avoir une trentaine d’années. Qu’est-ce qui vous amène par ici, étrangers ?
- Une affaire personnelle, répondit calmement Aokura, tandis que le second homme, chauve et presque aussi large que grand, commençait à épier Nahru avec intérêt.

Celle-ci se cacha derrière la cape du sorcier, bien contente que ce dernier apprécie les vêtements amples. Amusé par sa réaction, l’homme chauve lui lança :

- N’aie pas peur de nous, voyons, on ne va pas te manger ! Par contre, nous aimerions beaucoup nous entretenir avec vous. Auriez-vous l’amabilité de nous laisser discuter un peu seul à seul avec elle, jeune homme ? demanda-t-il à Aokura.
- Impossible, je suis responsable d’elle, rétorqua le sorcier avec froideur. Si vous voulez bien nous excuser…

Aokura recommença sa marche en dépassant les deux hommes, Nahru sur les talons. Les deux hommes les regardèrent s’éloigner, puis le plus grand des deux sortit à nouveau son pistolet. Mais avant qu’il ait pu mettre Nahru en joue, Aokura s’était retourné et avait fondu sur eux.

Lorsque Nahru se retourna à son tour, elle retint un cri de stupeur. Et eut à peine le temps de comprendre ce qui se déroulait sous ses yeux. Elle ne vit qu’une ombre blanche frapper les deux hommes à tour de rôle, armée d’un immense sceptre d’ébène surmonté d’une sphère bleue qui luisait d’un éclat adamantin. L’arme déchaînait un pouvoir qu’elle n’avait encore jamais pu contempler, soulevant une véritable tempête de vent glacial qui vint jusqu’à elle, secouant ses vêtements et ses cheveux. Nahru garda son regard rivé sur la scène, hébétée : elle vit les deux hommes se faire repousser avec une facilité déconcertante, et leurs pistolets voler en miettes dès les premiers instants. Démunis, une croix taillée sur chacune de leurs poitrines, les deux soldats s’écroulèrent l’un à côté de l’autre, une expression mélangeant terreur et surprise sur le visage. Aokura pointa l’extrémité de son sceptre, affûtée comme une lance, sur l’homme brun qui tressaillit.

- C’est comme ça que vous discutez, vous autres Neosiens ? demanda-t-il d’une voix glacée. Pourquoi vous en prendre à elle ? Qu’est-ce que vous voulez ?
- Ferme-la, sale Reculé, et donne-nous la fille si tu ne veux pas qu’on t’explose la cervelle ! cracha l’homme chauve en portant sa main à sa veste.

En réponse, il reçut un violent coup de sceptre qui lui heurta si violemment le crâne qu’il retomba inerte aux côtés de son camarade, les yeux révulsés. L’homme brun regarda Aokura avec un mélange de colère et de peur. De fines gouttes de sueur commençaient à perler sur son front.

- On s’est donné du mal pour mettre la main sur cette Porteuse, maugréa-t-il, même si j’admets que cette échappée était bien tentée. Si le plan s’était déroulé comme prévu, tout se serait terminé hier ; elle aurait péri dans l’incendie comme tout le monde…
- Incendie ?... répéta Nahru, terrorisée. Quel…
- Ton village n’est plus qu’un tas de cendres, répliqua l’homme avec dédain. Et tous ses habitants aussi, d’ailleurs. Ton cher père était résolu à nous faire croire qu’il était toujours Porteur ; mais on ne s’est pas laissé berner. Il a fini au bûcher avec ta mère, et nous nous sommes aussitôt lancés sur tes traces…

Aokura sentit une colère incommensurable monter en lui, tandis qu’il réfléchissait à toute allure. Etait-ce bien vrai ? Etait-ce possible ? Hiéron était mort ? Son village tout entier aurait péri dans les flammes ? Devait-il croire ces deux hommes ? Mais s’ils étaient au courant pour la Passation de Nahru, cela ne signifiait-il pas qu’ils étaient effectivement très, voire bien trop renseignés ?
Hiéron avait-il donc visé juste ?
Aokura ferma les yeux, frémissant de rage. Derrière lui, Nahru n’avait pas encore vraiment réalisé ce que le Neosien venait de dire. Elle refusait si fort d’y croire qu’elle était tentée de lui demander la vérité. Elle ouvrit la bouche, tremblante de la tête aux pieds, mais ne parvint à émettre aucun son. Aokura, en revanche, fit un pas supplémentaire vers l’homme en lui pointant le sceptre sur la gorge, tant et si bien que ce dernier sentit des frissons lui remonter jusqu’aux tempes.

- J’ai pas bien entendu… siffla Aokura avec une voix aussi glaciale que l’air qui émanait de son arme. Qu’as-tu fait à Hiéron et à son village ?

En réponse, l’homme éclata de rire. Son torse sanglant faisait des soubresauts réguliers, ce qui devait certainement le faire souffrir malgré son hilarité. Aokura serra plus fortement son sceptre dans sa main, prêt à le faire taire.

- Les Porteurs doivent mourir, pour que leurs Esprits quittent enfin cette terre ! lança-t-il comme si c’était une évidence. Tue cette gamine, ça rendra service à ton foutu monde, crois-moi ! Et ne t’imagine pas que notre combat s’arrête ici !

Aokura plissa les yeux. Son regard était si perçant que l’homme brun vit son rictus déformé par l’appréhension.

- Réponds-moi, ordonna Aokura. Qui est derrière le massacre que vous revendiquez ?

En guise de réponse, l’homme jeta un regard derrière le sorcier. Ce dernier se retourna très lentement tout en gardant son sceptre pointé vers le Neosien. Personne.
Un cliquetis. Une arme cachée.
Aokura pivota trop tard.
Un nouveau coup de feu retentit dans la petite rue. Nahru poussa un cri strident lorsqu’elle vit Aokura reculer d’un pas, repoussé par l’impact de la balle. Mais il repartit aussitôt à l’assaut ; l’arme de l’homme s’envola d’un côté, et son propriétaire ensanglanté de l’autre. Il retomba sur la tête et un odieux craquement se fit entendre, témoignant que sa nuque venait de se briser net.
Aokura posa un genou au sol et agrippa son épaule gauche avec sa main. Luttant contre la douleur, et submergé par le doute, il regardait fixement l’homme chauve évanoui devant ses yeux. Tout ceci était-il vrai ? Si oui, pouvait-il se permettre de garder cet individu en vie ?
Il connaissait la réponse.
Nahru se précipita sur Aokura mais ne parvint à stopper son geste. Le sceptre d’ébène traversa la gorge de l’homme à terre, et en ressortit aussi facilement qu’il était entré. La jeune fille, tétanisée, se détourna en se cachant les yeux. Trop. C’était trop. Elle se laissa tomber sur les genoux, oubliant l’état de la rue délabrée, les passants qui avaient la curiosité malsaine d’assister à la scène, tout. Tout ce qu’avait dit l’homme n’était que balivernes. Ça ne pouvait pas être vrai. C’était impossible…
Sa vue commença à se brouiller, et elle eut soudain la sensation de manquer d’oxygène. Ses mains tremblèrent lorsqu’elle tenta de les apporter à son cou, et juste avant de s’écrouler, elle sentit un bras la rattraper.
Puis ce fut le noir.


****


Lorsque son esprit lui revint, elle était seule au beau milieu d’une plaine interminable. Elle avait beau regarder de tous côtés, elle n’apercevait rien à part l’horizon inatteignable. Elle se leva. Marcha dans une direction au hasard. Puis se mit à courir. Plus vite. L’espace d’un instant éphémère, elle eut la sensation libératrice de tout laisser derrière elle : ses malheurs, sa frustration, sa profonde détresse, sa solitude.
Elle finit par apercevoir un village, droit devant elle. Elle sourit en reconnaissant Elantis, son hameau natal. Petit mais charmant, habité par des gens chaleureux et pleins de vie. Elle aperçut ses parents sur le perron de sa petite maison à l’orée de la forêt. Ils lui faisaient des signes de la main. Elle voulut les rejoindre, mais elle se rendit compte que ses pieds refusaient maintenant d’avancer. Baissant la tête, elle remarqua que des ombres la clouaient au sol, emprisonnant ses pieds dans d’étranges filaments noirs. Elle regarda à nouveau devant elle.
Ses yeux s’ouvrirent en grand pour contempler le feu qui ravageait sa terre natale. Les toits s’envolaient dans des tornades de flammes qui détruisaient tout sur leur passage, et elle voyait les gens crier au secours. La voix de ses parents qui l’appelaient, piégés sur le perron de sa maison, lui procura un sentiment d’angoisse démesuré qui accéléra son rythme cardiaque. Elle voulait aller les aider, mais ses pieds restaient obstinément cloués au sol. Elle les appela de toutes ses forces, en vain. Seules les cendres entendirent son appel, tandis que les flammes opaques cachaient à sa vision la seule famille qui lui restait. Puis des hommes sortirent de la fournaise, leurs bras levés dans sa direction. Un pistolet dans la main. Elle les vit décocher des sourires malfaisants, et appuyer lentement sur la gâchette…

Nahru se réveilla en sursaut. Son cœur battait à tout rompre. Elle se redressa en jetant des regards paniqués autour d’elle, avant de constater qu’elle se trouvait allongée sur petit lit, dans une chambre modeste mais accueillante. Les meubles étaient anciens mais entretenus, et elle remarqua que son sac avait été déposé près de la porte. La seule fenêtre de la pièce, située juste au-dessus de son lit, lui indiqua que le soleil se levait à peine.
Elle se laissa de nouveau tomber en arrière sur son matelas, scrutant le plafond, le souffle court. Sans se brusquer, elle tâcha de se remémorer les récents événements, à commencer par celui qui l’avait davantage bouleversée. Helem. Ces deux hommes armés. Lentement, elle s’assit sur le matelas, repoussant les couvertures qu’on avait déposé sur elle. Sa tête bourdonnait si fort qu’elle lui donnait des vertiges. Elle la laissa tomber dans ses deux mains ouvertes, crispée. Ça ne pouvait pas être vrai. Ses parents ne pouvaient pas être morts. Elantis n’avait pas brûlé, c’était impossible. Ces gens étaient juste deux fous qui l’avaient prise pour une autre. Et tout s’arrêtait là…
Elle fut tirée de ses sombres pensées par des voix qui semblaient émaner de la pièce voisine. Timidement, Nahru se laissa glisser hors de son lit, en enfila ses bottines qu’on avait précautionneusement déposé près d’elle, sur le parquet vieilli. Elle se leva et quitta la chambre à petits pas, une main posée sur son front brûlant. Elle ouvrit la porte de bois et arriva dans un couloir qui se prolongeait sur sa gauche. Les voix venaient du fond. Elle se rendit lentement jusqu’à la pièce principale de la demeure, où elle découvrit deux personnes attablées, visiblement en grande conversation. Le premier, qui lui tournait le dos, pivota vers elle en l’entendant arriver, et se leva aussitôt en la voyant.

- Mademoiselle Nahru, la salua-t-il avec une voix apaisante. Comment vous sentez-vous ?

C’était un homme de taille moyenne, un Loup couvert de tatouages tribaux sur sa peau aussi bien que sur ses oreilles et sa queue recouvertes de fourrure blanche. Ses cheveux mi-longs en bataille retombaient en partie sur ses yeux dont les pupilles luisaient d’un jaune éclatant. Un Reculé qui gardait une apparence entre l’humain et l’animal. C’était courant, bien qu’elle n’en ait pas vu souvent. Il portait une tunique sans manches ainsi qu’un pantalon souple, mais pas de chaussures pour protéger ses pieds ternis. De l’autre côté de la table, ses mains entremêlées devant son visage, l’épaule gauche couverte d’un épais bandage, Aokura la fixait d’un regard sombre.

- Ça… ça va, bafouilla-t-elle, encore perturbée par son arrivée brusque dans cette demeure, face à un nouvel inconnu.
- Permettez-moi de me présenter, lança l’homme-loup en inclinant humblement le buste. Mon nom est Kerem.

Il se tourna ensuite vers Aokura :

- Vous devez avoir beaucoup à vous dire. Je m’occupe de surveiller les alentours. Sollicitez-moi en cas du moindre besoin.

À la surprise de Nahru, il s’inclina très bas devant Aokura pour repartir aussi sec. La porte se claqua rapidement derrière lui. La jeune fille resta un moment interdite avant de se tourner vers le sorcier, qui continuait de la regarder, l’air impassible. Nahru baissa la tête et s’avança lentement vers la chaise vacante de Kerem, dans laquelle elle s’assit. L’endroit était totalement calme. Les murs de bois clair semblaient bien entretenus, et elle remarqua que de nombreuses chaises en rotin étaient entassées dans un coin de la pièce.
Quelques secondes tendues s’écoulèrent, avant qu’Aokura ne pousse un long soupir.

- Je suis désolé pour tout ce que tu as enduré jusqu’à maintenant, dit-il. Je te dois bien des explications.

Il sortit son calumet, qu’il remplit d’herbes sèches avant de l’allumer d’un geste de la main gauche.

- Je me nomme Aokura, à l’instar de mes célèbres prédécesseurs. Le vingt-sixième du nom, très exactement. Descendant de la lignée des sorciers du royaume d’Anethie.

Il laissa s’échapper une bouffée de fumée en direction de Nahru, qui ne broncha même pas. Elle était bien trop surprise et heureuse d’avoir enfin le nom de celui avec qui elle avait dû voyager contre son gré depuis deux jours mouvementés.

- Monsieur Aokura… répéta-t-elle, pensive. Vous êtes un sorcier, alors ?
- Pas de « monsieur », répliqua Aokura, et oui, j’en suis un. C’est pas donné à tout le monde de savoir faire ça.

Il tendit son bras droit sur le côté, et le fameux sceptre noir se dessina entre ses doigts. Aussi long et tranchant que dans ses souvenirs, il était toujours surmonté de la sphère bleue qui luisait intensément, et qu’elle put contempler plus en détails. L’objet était si magnifique qu’elle peinait à le quitter du regard.

- Sans rire… Vous faites comment ? questionna-t-elle, bouche bée.
- C’est de la magie, répondit simplement Aokura en faisant de nouveau disparaître son sceptre avec un gracieux geste de la main.

L’arme se volatilisa comme elle était apparue. Nahru décocha un sourire de travers.

- Il y a forcément un truc, lança-t-elle, incrédule.
- C’est vrai que tu n’as pas dû voir de magie très souvent, à Elantis… répondit Aokura, amusé. Ces pratiques se raréfient, après tout. Il ne reste que peu de familles de sorciers en l’état de poursuivre une lignée… C’est dommage, quelque part.

Comme pour appuyer son commentaire, le sorcier fit de nouveau apparaître l’objet dans sa main. Le regard de Nahru se fixa de nouveau sur l’extrémité bleutée du sceptre, qui continuait de luire intensément.

- Et c’est quoi cette espèce de sphère ?
- Un orbe.

Nahru observa de nouveau l’objet avec émerveillement. Le bois sombre qui composait le sceptre se refermait sur l’objet pour le maintenir en place à son extrémité, et il émettait des lueurs presque fantomatiques, avec des teintes d’un bleu prononcé qui semblaient danser à l’intérieur même de la sphère.

- Ce sont des minéraux polis de taille variable, reprit Aokura devant l’air fasciné de Nahru. On peut y jeter des sorts rattachés à un élément, souvent en maintenant une emprise mentale constante sur l’objet pendant plusieurs jours, tout en le gardant au sein de son élément.
- Je comprends rien, objecta Nahru en jetant un regard perdu au sorcier.
- En gros, soupira Aokura, cet orbe a passé des semaines dans les grands froids des montagnes d’Odori, en présence d’un sorcier qui a permis à cette simple sphère de quartz de devenir un orbe élémentaire puissant. Il permet depuis lors de geler l’eau quel que soit son état ou de créer des mouvements d’air grâce à l’énergie qu’il a emmagasinée.

Le visage dubitatif de Nahru le fit soupirer de nouveau. Il fit de nouveau disparaître son sceptre, prit une nouvelle inspiration dans son calumet, puis la recracha tout en s’affalant dans son siège.

- Pour parler de choses plus sérieuses, dit-il, nous sommes dans une maison abandonnée qui nous sert de poste de surveillance dans la région d’Helem.

Songeant que la maison était rudement bien entretenue pour une demeure « abandonnée », Nahru regarda Aokura avec surprise.

- Poste de surveillance ? « Nous » ?
- Le Clan dont fait partie Kerem est intégralement sous mon commandement. Même s’il faudrait plus parler de « caste » que de « Clan »… À vrai dire c’est une histoire un peu longue, mais pour essayer de te résumer ça… As-tu déjà entendu parler du royaume d’Anethie ?

Le nom lui évoqua immédiatement les souvenirs des leçons que lui prodiguaient jadis ses parents. Elle avait toujours étudié sérieusement les vieux atlas et autres ouvrages familiaux, qui l’avaient beaucoup instruise durant les nombreuses années passées chez elle à rêver du monde extérieur.

- Bien sûr, répliqua Nahru. On dit que c’est le clan de Reculés le plus puissant qui soit !
- C’est cela. Les Loups qui y vivent peuvent se vanter de posséder une armée de guerriers aptes à rivaliser avec ceux de Neos. Anethie pouvait également se targuer, il y a quelques années encore, d’avoir à ses côtés une famille de sorciers prestigieuse. Mon père Aokura – vingt-cinquième du nom – était le second le plus respecté du seigneur Anetham, qui gouverne encore Anethie actuellement. Ils étaient par ailleurs très proches, étant cousins. Malheureusement, il s’est passé un événement qui a fait que mon père a quitté Anethie, alors que j’étais encore très jeune. Il s’est rapproché d’une caste de Loups bannis qu’Anetham peinait à garder à distance de ses terres.
- Bannis ? Qu’avaient-ils fait pour être bannis ?
- Il y a eu des conflits d’intérêt entre leur ancien chef maintenant décédé et les prédécesseurs d’Anetham. Depuis, ces Loups ont tenté de renouer avec Anethie mais peinent à le faire, puisqu’Anetham refuse encore de leur faire totalement confiance. Donc il y a quelques années de ça, mon père s’est imposé à leur tête et a restauré leur gloire passée en leur confiant la sécurité des alentours de la forêt d’Anethie. Cette décision, prise sans consulter Anetham, n’a fait que rendre leurs relations plus tendues encore. Mais le vieux Anetham a accepté cet état de fait, puisqu’au fond, je pense qu’il est rassuré de savoir la caste guerrière servir les intérêts de son Clan. Et maintenant que j’ai succédé à mon père, ces Loups m’ont pris pour nouveau leader. Je n’ai, à l’instar de mon père, pas rejoint Anethie.
- Pourquoi ça ?
- J’ai mes raisons.
- Ben voyons…

Nahru poussa un soupir et commença à suivre les rainures du bois de la table avec ses ongles. Au bout de quelques secondes, ce fut Aokura qui brisa le silence :

- Kerem est le chef actuel de cette caste, c’est un informateur très doué, tout comme les Loups sous son commandement d’ailleurs. C’est aussi mon père qui a perfectionné leurs tactiques de combat, et amélioré leur mode de vie, ce qui a accru leur puissance au fil des années. Cependant, je suis certain que leur vœu le plus cher aujourd’hui c’est de rejoindre Anethie, pas de répéter les erreurs passées.

Il expira de nouveau sa fumée malodorante. Nahru plissa le nez.

- Quand est-ce que vous allez arrêter de fumer ce machin ?
- J’ai pas l’intention d’arrêter, répliqua le jeune sorcier. Mon père a fumé ce truc toute sa vie, et même si ça te semble idiot, j’ai l’intention de faire pareil.
- C’est idiot en effet…
- Si tu t’y mettais, t’aurais plus l’air d’une gamine de dix ans, tu sais.
- J’en ai quinze ! s’écria Nahru en se redressant sur la table. Et puis je préfère encore avoir l’air d’une gamine plutôt que de ressembler à un vieux chnoque comme vous !

Aokura cessa de fumer, interdit. C’était bien la première fois qu’on le traitait de la sorte.

- Encore, des « jeune imbécile », j’y ai beaucoup eu droit, dit-il, mais qu’on me traite de vieux chnoque à vingt-deux ans, ça m’épate.

Nahru le dévisagea avec stupeur.

- …Vous avez seulement vingt-deux ans ? Vraiment ?
- Pour ça qu’il faut que t’arrêtes de me vouvoyer, conclut Aokura en portant de nouveau son calumet à ses lèvres.


La journée dans la petite demeure s’écoula lentement. D’après Aokura, qui avait passé son temps accoudé devant la fenêtre à surveiller d’éventuelles visites, Kerem était parti prendre contact avec les informateurs qu’il avait chargé d’enquêter sur le soi-disant massacre d’Elantis. Leur planque étant située à seulement quelques kilomètres d’Helem, elle permettait aux Loups de la caste de surveiller les environs de façon très assidue. Mais d’après Aokura, les nouvelles ne viendraient pas tout de suite, dans la mesure où les Loups sous son commandement n’avaient pas pour habitude d’utiliser les mêmes outils technologiques que les Neosiens pour communiquer. Ils préféraient utiliser des rapaces apprivoisés, ce qui était moins fiable mais davantage à leur portée, et totalement ancré dans leur culture.
Nahru avait passé le plus clair de son temps dans sa chambre, à observer le ciel à travers les carreaux. Les nuages avaient défilé par centaines du matin jusqu’au soir, ne laissant que peu de passage aux rayons solaires. Elle avait eu beau tâcher de penser à autre chose qu’à cette funeste histoire et ces deux hommes étranges en costume militaire, son rêve de la nuit même lui était sans cesse revenu en mémoire, lui faisant perdre espoir pour son village. Ces deux individus ne seraient pas venus à elle aussi bien informés s’ils n’avaient pas agi au préalable, au sein d’un mouvement certainement organisé et peut-être même assez puissant pour qu’elle ne soit en sécurité nulle part…

Nahru avait passé des heures immobile à réfléchir, à tel point que cela l’avait épuisée. L’estomac noué, les yeux embués de larmes, elle frémit en se recroquevillant sur elle-même. Elle aurait aimé avoir n’importe quoi à faire, pour la tirer de ses sombres pensées.
Le soir tomba lentement. Les chants des oiseaux diurnes cessèrent petit à petit, pour laisser place aux hululements des chouettes.
La lune était resplendissante dans le ciel dégagé, lorsque Nahru entendit la porte d’entrée claquer.

Elle sursauta et regarda vers l’entrée de sa porte, l’oreille tendue. Elle entendait des voix à l’intérieur de la maison ; quelqu’un était arrivé. Le nouveau venu discutait certainement avec Aokura. À voix basse. De nombreux silences ponctuaient leur conversation. Nahru sentit le rythme de son cœur accélérer de plus en plus.
Des pas dans le couloir. Elle déglutit. Aokura toqua à sa porte avant de l’ouvrir doucement. La jeune fille contempla le nouveau venu le cœur serré. Son regard était vide, sa tête baissée, et elle avait l’impression que ses bras frémissaient. Il leva les yeux vers Nahru.
Secoua négativement la tête.

Ses premières larmes coulèrent sans même qu’elle s’en rende compte. C’était impossible. Impossible, et pourtant, Aokura restait droit devant elle, sans changer d’expression, sans lui annoncer avec un sourire railleur que c’était une plaisanterie. Il restait là, le regard rivé dans le vide, un mélange de tristesse et de colère sur le visage. Et étrangement, ce dont elle fut tout de suite sûre, c’est qu’il avait aussi mal qu’elle.
Elle ne comprit pas pourquoi. Elle ne pouvait pas comprendre.
Nahru enfouit sa tête dans ses mains et pleura sans retenue. Toutes ses sensations s’étaient évanouies pour ne laisser place qu’à une incommensurable tristesse qui dévorait tout son être. Elle ne se rendit même pas compte que le sorcier s’était avancé pour s’asseoir à ses côtés. Et elle ne broncha pas lorsque le bras d’Aokura se déposa sur le sien. Au contraire, elle s’agrippa aussitôt à ses vêtements et enfouit sa tête dans le creux de son épaule, laissant ses pleurs redoubler d’intensité.
Aokura resta à ses côtés la nuit durant, partagé entre sa tristesse et ses doutes grandissants. Hiéron ne s’était donc pas trompé. Et avant de mourir, il avait juste eu le temps de confier à son meilleur ami sa fille unique, dernier joyau de son existence, et porteuse de tous les espoirs qui lui restaient…
Aokura ferma les yeux et serra Nahru contre lui.

Pour tous deux qui n’avaient pourtant rien en commun, un être cher venait de les quitter à jamais.


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CaelaSephyra
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MessageSujet: Re: Terres de rêve [V3]   Mer 8 Juil - 12:19

Terres de rêve – Partie 1
Chapitre 4



Aokura et Nahru ne s’attardèrent pas au refuge près d’Helem. Ils devaient voir Anetham au plus vite, et le sorcier craignait d’autres attaques, maintenant qu’il était convaincu que les soupçons de Hiéron étaient bel et bien fondés.
Maintenant qu’il était sûr et certain que quelqu’un en voulait à la vie de Nahru.

Restaurés mais à peine reposés, ils reprirent la route dans le jour naissant. Le soleil les aveuglait en s’élevant au-dessus de l’horizon, baignant de lumière la route qui les éloignait d’Helem. L’herbe était de plus en plus grasse et abondante au fil de leur avancée, et des reliefs commençaient à apparaître doucement, transformant les étendues planes en collines de plus en plus imposantes.
À l’issue d’une heure de marche silencieuse, Aokura et Nahru parvinrent jusqu’à une immense vallée, qui menait à la chaîne de montagnes d’Odori. Sa base était dissimulée par une immense forêt, si dense qu’elle paraissait infranchissable.
Anethie, le royaume des Loups.
Nahru n’avait même pas le cœur à se réjouir de la vue de ce paysage fascinant. Oubliant son caractère actif et quelque peu râleur, elle avait gardé la tête baissée durant tout le voyage, et semblait avoir oublié toutes les questions qu’elle aurait encore aimé poser à Aokura. Ce dernier, de son côté, ne pouvait s’empêcher de se sentir attristé pour la jeune fille. Il avait fait beaucoup d’efforts pour se maintenir à distance d’autrui, limitant ses liens avec ceux qui furent pourtant de précieux amis à ses yeux. Mais malgré toutes les précautions qu’il avait été forcé de prendre, brisé et las de souffrir via la disparition de ses proches, il se retrouvait à présent aussi perdu et démuni que sa protégée – bien qu’il fût trop fier pour l’admettre.
Alors qu’ils avaient presque atteint l’orée de l’imposante forêt, Nahru s’arrêta de marcher. Surpris, Aokura se tourna vers elle. Elle serrait la bandoulière de son sac avec une main tremblante, et gardait ses yeux rivés sur le sol.

- Pardon, dit-elle.
-
Aokura la regarda sans comprendre. Il se rapprocha d’elle à petits pas.

- Quand je pense que vous ne faisiez que me protéger jusqu’à maintenant… J’ai honte de m’être comportée comme ça avec vous. Pardonnez-moi.
- Ne me vouvoie pas…

Aokura posa un genou au sol pour se mettre à sa hauteur, et déposa une main sur son épaule.

- Nahru, je serai là pour toi à partir de maintenant. Je te protégerai et je découvrirai qui se cache derrière cette tragédie. Et… Je m’excuse, moi aussi. Je n’ai pas été très aimable avec toi quand on s’est rencontrés.

Nahru leva timidement les yeux vers lui, et esquissa un petit sourire en tendant sa main droite vers lui, paume vers le ciel :

- On est quittes, alors ? demanda-t-elle.

Aokura, d’abord surpris, se laissa ensuite prendre au jeu et frappa avec force la main que lui tendait la jeune fille. En guise de réponse, celle-ci poussa un cri de douleur et se mit à reculer en secouant sa main meurtrie.

- Mais ça va pas la tête ! s’égosilla-t-elle.
- Tu vas pas déjà recommencer à brailler non ? répliqua Aokura en se relevant. J’ai même pas frappé fort, t’es qu’une mauviette, renchérit-il en sortant son calumet.
- Répétez-moi ça un peu !

Leur entrée dans la forêt d’Anethie fut plus mouvementée et bruyante que prévu. Nahru perdit néanmoins rapidement l’envie de se battre lorsqu’elle dépassa les premiers arbres qui en marquaient l’orée. Les ombres s’intensifiaient au fur et à mesure qu’ils avançaient droit sur l’étroit sentier qui serpentait entre les immenses troncs d’arbres, visiblement assez peu arpenté. Nahru observait les alentours avec un mélange d’émerveillement et de crainte. Elle pouvait voir les écureuils se faufiler parmi les branchages à leur passage, les oiseaux multicolores chanter depuis leurs nids, les insectes voleter autour d’eux avec leurs ailes cristallines. Mais elle ne pouvait s’empêcher de jeter régulièrement un regard derrière elle, comme pour vérifier qu’ils n’étaient pas suivis.

- Tu n’as rien à craindre ici, assura alors Aokura lorsqu’elle se retournait pour la troisième fois. Les Loups surveillent ce périmètre avec beaucoup de soin, et s’ils n’avaient pas voulu de nous ici, je te garantis que nous n’aurions pas été aussi loin.

Nahru regarda de nouveau droit devant elle. Elle aperçut une petite maison de bois, avec un toit recouvert de feuilles et de branchages. De loin, elle ne l’avait pas remarquée, pas plus que le Loup qui se tenait sur le perron. Lorsqu’il fut à portée, il s’inclina très bas devant Aokura.

- Seigneur, dit-il avec une voix mélodieuse.
- Content de te revoir, Rena.

Nahru corrigea pour elle-même : il s’agissait d’une Louve. A l’instar de Kerem, elle avait une apparence à mi-chemin entre l’humain et l’animal : ses yeux jaunes flamboyaient sous ses courtes mèches de cheveux couleur neige, et elle avait elle aussi de très nombreux tatouages sur le corps. Son corps élancé était couvert par une étoffe légère et courte, garnie d’une ceinture de cuir qui portait plusieurs dagues.

- Kerem m’a annoncé votre venue, continua-t-elle. Je me réjouis de vous voir en bonne santé, mademoiselle Nahru. Vous vous rendez donc à Anethie ?
- Tout à fait, répondit Aokura. J’ai besoin de m’entretenir avec Anetham au plus tôt.

Tandis qu’ils conversaient, Nahru remarqua que deux têtes dépassaient de la petite demeure. Deux jeunes Loups, oreilles dressées, avaient visiblement envie de prendre part à la conversation – ou du moins, de ne pas en rater une miette.
Rena s’en rendit néanmoins compte et se tourna vers les deux curieux, le regard sévère. Les deux jeunes Loups baissèrent la tête sans la quitter des yeux.

- Luna, Ludovic, où sont passées vos manières ? lança-t-elle froidement. Inutile de nous espionner de la sorte. Dépêchez-vous de venir saluer notre Seigneur.

Les deux Loups sortirent de la maison à petits pas. Ils étaient eux aussi très peu vêtus, et couverts des mêmes tatouages tribaux que Rena et Kerem. Ils s’inclinèrent très bas devant Aokura.

- Vous avez bien grandi, tous les deux, commenta le sorcier en les observant avec insistance. Ça vous fait quel âge ?
- Dix-sept ans, Seigneur, répondit la dénommée Luna en s’inclinant encore plus bas, imitée par Ludovic.

Nahru les contempla avec un mélange de curiosité et de fascination. Elle avait presque le même âge qu’eux, et pourtant, ils semblaient déjà être de robustes combattants, à en juger par les nombreuses dagues qu’ils portaient aux hanches ou dans le dos. Les tatouages qui se dessinaient sur leur corps mettaient en valeur les reliefs discrets de leur musculature, imposante pour des jeunes de leur âge.
Rena cessa d’observer les gestes de Luna et Ludovic pour se tourner de nouveau vers Aokura :

- Nous allons prévenir Anetham de votre venue, dit-elle. Désirez-vous une escorte ?
- Ça ira, je te remercie. Pars devant, nous arrivons.

Rena salua très bas Aokura, imitée par les deux jeunes Loups, puis ils repartirent tous trois en direction du cœur de la forêt, circulant agilement entre les épais troncs d’arbre. Luna jeta un dernier regard derrière elle, puis se concentra à nouveau sur sa mission et partit à la poursuite de ses deux compagnons.
Aokura et Nahru reprirent calmement la marche derrière eux. Nahru réussit à étouffer sa curiosité durant cinq minutes, puis se décida finalement à relancer la conversation avec le sorcier.

- Luna et Ludovic sont des guerriers ? demanda-t-elle, intriguée par les deux jeunes Loups.
- Ils sont ce qui se fait de mieux dans toute leur caste à l’heure actuelle, assura Aokura sans se retourner. Tu as certainement remarqué leurs tatouages ? C’est une tradition chez ces Loups guerriers : plus ils en ont, plus ils sont forts et donc reconnus comme des éléments clefs du groupe. Pour leur âge, Luna et Ludo sont presque aussi gradés que des adultes.

Nahru poussa une exclamation admirative. Elle qui savait à peine tenir un couteau correctement était stupéfaite de rencontrer de jeunes gens aussi habiles au combat.

- En même temps, Ludovic est le fils unique de Kerem, reprit Aokura sans ralentir le pas. Il va reprendre la succession de la caste si tout se passe bien, donc il a intérêt à assurer.
- Et Luna ?
- C’est la fille de Rena, que nous venons de voir. Elle a plus de talent que Ludovic, mais elle aussi beaucoup plus impulsive. Pour cette raison, je pense que c’est pas plus mal que ce soit Ludo qui hérite du titre de chef…

Nahru l’écoutait raconter ces histoires avec le plus grand intérêt. Rencontrer ces ethnies dont elle n’avait entendu parler que dans des ouvrages d’histoire la ravissait au plus haut point, et c’est avec plaisir qu’elle continua de relancer la conversation sur les différents Loups qu’Aokura connaissait, et au sujet de qui il pouvait lui raconter mille histoires et anecdotes.

L’heure que dura la traversée de la forêt passa très vite à son goût, et lorsque les dernières ramures des arbres centenaires les laissèrent à nouveau apercevoir le ciel, ils se trouvaient à l’entrée de la plus grande et majestueuse cité que Nahru n’ait jamais vue.

- Bienvenue à Anethie, dit la voix d’Aokura.

Installées devant les montagnes de la chaîne d’Odori, d’immenses demeures de pierre ocre et de bois se dressaient avec fierté aux côté des arbres dont ils défiaient les hauteurs. La ville semblait tout bonnement immense, comparée à Elantis ou même toute autre cité qu’elle avait pu voir jusqu’à ce jour. Droit devant eux, au loin, Nahru pouvait apercevoir la plus grande et impressionnante demeure d’Anethie, jonchée sur le flanc d’une gigantesque falaise. Une immense route rectiligne y menait, envahie de passants et de marchands qui vantaient la qualité de leurs étoffes et des denrées locales qu’ils mettaient à disposition du peuple. Pour compléter ce paysage à la fois nouveau et fascinant à ses yeux, elle pouvait voir s’étendre au loin des cimes enneigées, baignées dans d’épais nuages.
De nombreux gardes d’Anethie les reçurent, Rena et les jeunes Loups à leurs côtés. Les gardes d’Anethie différaient de ceux de la tribu de Kerem de par l’absence totale de tatouages sur leur corps, et leurs yeux bruns ou bleu azur. Ils portaient des vêtements amples, mais leurs bras étaient à découvert pour ne pas les gêner au combat. Ils tenaient des lances impressionnantes et leurs avant-bras étaient couverts d’une épaisse protection en cuir.
L’un des gardes d’Anethie s’avança dignement vers Aokura, et contrairement à Rena ou aux jeunes Loups, il ne s’inclina pas devant lui.

- Sorcier Aokura, dit-il en guise de salut.

Ce dernier lui répondit par un petit signe de la tête.

- Je souhaite m’entretenir avec Anetham, dit-il, bien qu’il sût que le garde devait certainement déjà être au courant.
- Nous allons vous escorter jusqu’au Seigneur Anetham, répondit le Loup en s’éloignant vers le plus grand bâtiment, au fond de la cité.

Ils traversèrent Anethie, accompagnés par les gardes. Les Loups de la cité les regardaient curieusement à leur passage. Nahru était intimidée par leur prestance : elle trouvait leurs vêtements magnifiques et leur allure allait de pair avec leur grâce naturelle. La plupart avaient fait ce choix de garder une apparence mi- humaine mi- animale, qui devait faire partie intégrante de leurs habitudes culturelles. Pour sa part, Nahru n’avait jamais expérimenté la métamorphose. Le peuple d’Elantis avait oublié cette coutume après des siècles de vie paisible.
Elle sentit son cœur se serrer, en pensant que toutes ces générations avaient connu une fin si tragique, après ces longues années de paix. Elle aurait donné n’importe quoi pour pouvoir retourner en arrière, revoir sa maison, ses parents, ses quelques amis. Au lieu d’être avec eux, chez elle, elle se trouvait à déambuler dans une cité intimidante, auprès d’individus qu’elle connaissait à peine, dont un sorcier râleur qui ne lui lâchait pas les basques. Pourtant, elle sourit. Elle le trouvait en effet frimeur et têtu, mais elle savait qu’il gardait en lui une force et une générosité inégalables. Elle était rassurée de le savoir à ses côtés. En revanche, elle appréhendait quelque peu ce qui l’attendrait lors de sa rencontre avec le seigneur des lieux…

Au bout d’un quart d’heure de marche, ils atteignirent l’imposante demeure. Sans plus attendre, Aokura gravit le premier les marches de pierre taillées qui menaient jusqu’à un étage immense de l’édifice. Lorsqu’ils entrèrent dans ce dernier, deux gardes les saluèrent puis les escortèrent dans un long couloir à peine éclairé, qui menait à une unique pièce, loin des regards et des oreilles des curieux.
La salle était entièrement revêtue d’un bois ciré et entretenu. Plusieurs décorations splendides ornaient les murs, notamment des étoffes brodées et des armes particulièrement raffinées. Alignés contre le mur près de l’entrée, plusieurs Loups relativement âgés saluèrent humblement les nouveaux venus. Les conseillers et ministres de la cité, élégamment vêtus et assagis par les années.
En face d’eux, assis à même un magnifique tapis brodé, celui que Nahru devina être le Seigneur Anetham les regardait avec des yeux perçants.

Aokura s’avança sans attendre en direction du vieux Loup, s’assit en tailleur à quelques mètres de lui, et inclina la tête. Nahru fit de même avec un temps de retard.

- Cela faisait longtemps, Aokura, commenta Anetham en guise de bienvenue.
- En effet, répondit le sorcier en se redressant.

Ils restèrent un instant - qui parut très long à Nahru - à se regarder sans ciller. À l’entrée de la pièce, les ministres observaient la scène en silence.

- J’ai eu vent de ce qui s’est déroulé à Elantis, déclara finalement Anetham.
- C’est bien pour cette raison que je me trouve ici avec Nahru, répondit Aokura. Vous n’êtes pas sans savoir que tout ceci a un lien avec les Porteurs, je suppose ?

Les ministres émirent quelque grognement en réponse de cette provocation, mais Aokura n’y prêta aucune attention, et Anetham ne laissa rien transparaître.

- Ce qui se passe est grave, déclara le vieux Loup en guise de réponse. D’après les informations qui me sont parvenues, Elantis n’est pas la première ville à disparaître dans de telles circonstances.
- Non, en effet, confirma Aokura. Godrin a subi le même sort quelques jours plus tôt. Et si on fait le lien avec l’incendie d’Euresias vieux de quinze ans, on a vraiment de quoi s’inquiéter.
- Euresias ? répéta Anetham, songeur. Hiéron pensait que ces tragédies ont un lien avec ce qui s’est passé là-bas ?
- Il le soupçonnait fortement, oui.

Le vieux Loup se tut pour réfléchir un instant. De son côté, Aokura demeurait totalement imperturbable, les yeux rivés dans ceux de son interlocuteur.

- Ce n’est pas tout, reprit alors le sorcier tandis qu’Anetham levait à nouveau le regard vers lui. J’ai acquis la conviction qu’un groupe organisé en veut à la vie de Nahru.

Cette dernière ne put s’empêcher de frémir en se remémorant son excursion à Helem. Anetham fronça les sourcils en constatant que sa jeune invitée s’était subitement tendue, ses bras tremblotants serrés autour de son corps frêle.

- Qu’est-il arrivé ? questionna Anetham.
- Deux Neosiens armés ont essayé de s’en prendre à elle, répondit Aokura en jetant un coup d’œil discret à sa protégée. Ils m’ont dit qu’ils avaient pour objectif final de supprimer tous les Esprits de ce monde, et donc, de tuer tous les Porteurs.

Anetham croisa les bras, le front plissé. Mais Nahru n’osait toujours pas relever les yeux, essayant vainement de ne pas ressasser ces souvenirs qui la terrifiaient.

- Qu’as-tu fait de ces humains ? questionna Anetham en levant de nouveau les yeux vers Aokura.
- Je les ai tués.

Anetham fronça les sourcils.

- Et comment va-t-on faire pour en apprendre plus sur eux, à présent ? grogna-t-il. En tant que Sorcier, tu devrais savoir faire preuve de recul en toutes circonstances. Et agir de façon impulsive est tout à fait indigne de ta condition !
- Ma condition ? répéta Aokura avec une voix glaciale, bien que parfaitement calme. Vous faites allusion à mon rang de Sorcier d’Anethie ? Vous devriez savoir qu’il ne m’intéresse plus depuis bien longtemps, Seigneur Anetham.

Un silence tendu envahit à nouveau la pièce. Aokura et Anetham se regardaient sans sourciller ni mot dire, mais les flammes qui dansaient dans leurs yeux en disaient long quant à leur état de pensée respectif.

- Si nous revenions à notre sujet initial ? proposa alors Aokura en saisissant une de ses longues mèches immaculées, pour commencer à jouer avec. C’est toujours un plaisir de converser avec vous au sujet du rôle que vous aimeriez que j’occupe dans votre belle cité si accueillante, mais je crois que des sujets plus importants nous attendent.

Anetham plaqua sa main si brutalement sur le sol que Nahru sursauta, échappant une plainte à peine audible. Le vieux Loup fulminait en observant Aokura qui continuait de le regarder de haut, un air insolent peint sur son visage angélique.

- Je t’interdis de me parler sur ce ton, siffla Anetham sans quitter son interlocuteur des yeux. Sois déjà content que je te laisse venir jusqu’à ma demeure pour bénéficier d’une entrevue, alors même que tu n’es pas fichu de respecter les lois fondamentales de cette ville qui t’a vu grandir !

Aokura poussa un soupir désabusé en guise de réponse, cessant de jouer avec ses cheveux, le visage impassible tandis qu’il calait ses poings fermés sur ses genoux. Nahru déglutit et baissa les yeux, priant pour que la conversation reprenne plus calmement suite à cette mise au point.

- Au fait, si j’ai tué ces hommes, reprit Aokura en détournant les yeux, c’était pour éviter de laisser deux dangers ambulants en liberté dans la nature. Mon objectif immédiat étant de protéger Nahru, je ne pouvais pas prendre le risque de les laisser en vie.

Un nouveau silence s’éleva dans la pièce. Nahru leva timidement le regard vers Aokura, puis ses yeux obliquèrent vers Anetham qui observait toujours son interlocuteur avec sévérité.

- Cette situation est si grotesque, soupira le vieux Loup. Hiéron a été très clairvoyant lorsqu’il t’a confié sa fille, mais je crains aussi pour la vie des autres Porteurs.

Aokura tourna à nouveau les yeux vers Anetham.

- Sait-on combien il en reste, parmi les neuf ? questionna-t-il. Et où ils se trouvent?
- J’ai envoyé des troupes d’élite à leur recherche, et aujourd’hui je n’ai que des estimations. À tout instant, un autre d’entre eux aura pu disparaître comme Hiéron. Nous avons aussi perdu la trace d’Allendil, mais nous pensons qu’il y a une chance pour qu’il soit encore en vie.
- Je vois…

Le sorcier baissa la tête, songeur.

- Ils ne doivent pas être plus de six, Nahru comprise, supposa-t-il. Au moins deux Porteurs ont péri dans les récents cataclysmes. En supposant que d’autres événements identiques ont eu lieu sans s’ébruiter, il est possible que nos protégés ne soient plus qu’une petite poignée.
- C’est pour cela que je cherche à retrouver les Porteurs restants, confirma Anetham. Ils doivent être sauvés, et vite.
- En attendant, que se passera-t-il pour Nahru ?

La jeune fille frémit de nouveau lorsque son nom fut prononcé, et que l’attention se reporta sur elle. Elle baissa les yeux, sans parvenir à affronter le regard perçant d’Anetham.

- Il nous faut la protéger au péril de nos vies, continua Aokura en se tournant de nouveau vers le vieux Loup. Tant que son Esprit subsistera, nous aurons une chance pour que l’harmonie ne s’effondre pas.
- C’est vrai, confirma le vieux Loup. Je pourrais la garder à Anethie sous une garde très attentionnée…
- Je ne suis pas certain que ce soit la meilleure chose à faire.

Les deux s’affrontèrent de nouveau du regard. L’atmosphère se tendit subitement, et les ministres qui s’étaient remis à converser à voix basse n’osèrent bientôt plus échanger mot, comme s’ils craignaient que la discussion entre Aokura et Anetham s’emballe à nouveau.

- Que proposes-tu dans ce cas, Aokura ? questionna le vieux Loup sèchement.
- De l’emmener avec moi.

Les ministres regardèrent Aokura avec étonnement, et Nahru fit de même. Elle ne put réprimer un léger sourire, préférant de loin la compagnie du sorcier plutôt que de se retrouver seule dans un lieu qu’elle ne connaissait pas, entourée de gardes, sûre d’être maintenue captive pour des mois voire des années.
Une nouvelle prison. C’était impensable ; elle n’en voulait surtout pas.

- Et si vous tombez sur une embuscade ? rétorqua Anetham. Si nos ennemis vous retrouvent ? Ce que tu proposes est risqué, Aokura. Très risqué.
- Il est plus difficile pour eux de localiser une cible en mouvement, rétorqua le jeune sorcier en croisant les bras. Si nos ennemis sont aussi puissants que nous le craignons, rien ne nous dit qu’ils ne sont pas capables de mettre Anethie à feu et à sang.

Anetham émit un grognement. De toute évidence, il n’était pas prêt à admettre cette éventualité, étant légitimement persuadé de posséder l’une des meilleures armées du monde.

- Mais plutôt que de nous affronter de nouveau, si nous laissions Nahru choisir elle-même ? proposa Aokura.

Nahru frémit. Elle regarda successivement Anetham et Aokura, sans parvenir à trouver le courage de répondre dans l’immédiat. Pourtant, elle connaissait parfaitement la réponse. Elle n’avait pas à hésiter une seule seconde.

- Je… Je veux rester avec Aokura, souffla-t-elle, les yeux rivés sur le sol.

Anetham fronça les sourcils tandis que le sorcier soulevait les épaules avec un petit sourire, l’air satisfait.

- Très bien, dit alors Anetham. Vous ferez comme bon vous semble. Mais s’il se passe quelque chose, tu sais que tu en seras l’unique responsable, Aokura.

En guise de réponse, ce dernier s’inclina de nouveau devant le vieux Loup, se releva, et quitta la salle sans plus de cérémonie, une Nahru soulagée sur les talons.

Aokura et Nahru étaient en train de descendre les marches de l’imposante demeure en compagnie des gardes, lorsqu’un nouveau venu s’arrêta en face d’eux, coupant court à son ascension. Tous les soldats s’étaient mis au garde-à-vous sur son passage, et Aokura le reconnut sans mal. Son calumet à la main, il lui lança :

- Jeune prince ! Ça faisait un bail. Tu as amélioré ta technique, j’espère ?

Athem regarda Aokura sans ciller, posant machinalement une main sur le pommeau de son arme.

- Qu’est-ce que tu fais là ? rétorqua-t-il en montant quelques marches de plus pour arriver à leur niveau. Quand on m’a dit que tu sollicitais une entrevue avec mon père, j’ai accouru mais… De quoi avez-vous parlé ?

C’est alors qu’il remarqua Nahru, à moitié cachée derrière la cape d’Aokura. Elle frémit lorsqu’elle se rendit compte que le prince l’avait vue. Ce dernier s’adressa à elle avec une voix rassurante :

- Mademoiselle Nahru, est-ce que tout va bien ? demanda-t-il. Je suis profondément navré pour ce qui s’est tramé à Elantis… C’est une véritable tragédie… Mais ne vous en faites pas, nous allons veiller sur vous.
- Plus exactement, c’est moi qui m’en chargerai, rétorqua le sorcier en expirant une bouffée de fumée.

Athem plissa le nez et regarda Aokura avec dédain.

- Tu es sûr de toi ? On ignore encore tout de ces malfaiteurs, et si jamais ils vous retrouvent…
- N’aie crainte, cousin, lança Aokura en continuant de descendre les marches, suivi de près par Nahru. Tu as assez de soucis à te faire pour ton propre royaume. D’ailleurs, je ne crois pas avoir vu ta meilleure copine. Elle est suspendue à un arbre quelque part ?
- Si tu parles de Sephyra, elle est à Neos, rétorqua Athem en croisant les bras.

Aokura s’arrêta pour tourner son regard vers le jeune Loup.

- À Neos ? Ton père l’a envoyée en espionnage ou quoi ?

Athem allait rétorquer, mais il se ravisa soudainement. Il parut réfléchir un court instant avant de se décider à répondre :

- C’est elle qui a décidé de partir. D’après ce que j’ai compris, elle veut se rapprocher des rangs du président Nelson James.

Aokura décocha un sourire intéressé, mais Athem gardait une expression impassible.

- Bonne initiative de sa part, estima le sorcier. Mais elle a intérêt à être prudente ; ça ne m’étonnerait même pas que ce type soit mouillé dans cette histoire… Sur ce, Athem.

Aokura se retourna de nouveau, et d’un geste de la main, il fit ses adieux au jeune Loup. Nahru le suivit sans attendre, jetant un dernier regard timide sur le prince et l’imposante demeure de ses aïeux.

Aokura et Nahru ne prirent qu’une journée de repos à Anethie. À l’aube du deuxième jour, après s’être équipés de provisions et de vêtements adaptés pour le voyage, ils quittèrent la magnifique cité, et Nahru ne prit même pas la peine de jeter un dernier regard derrière elle.
Au lieu de ça, elle garda ses yeux rivés droit devant, prête à affronter son destin de Porteuse.

Ce jour marqua pour elle un nouveau tournant. Elle allait maintenant voyager aux côtés d’Aokura, aller de ville en ville, arpenter les chemins perdus, les routes désertes. Il y avait beaucoup à faire et à apprendre, et Aokura avait bien l’intention de retrouver les Porteurs avant Anetham. Le plus tôt serait le mieux. Leur monde était en jeu.
Nahru l’avait compris et était résignée. Elle aussi, même si elle était encore jeune et inexpérimentée, elle voulait se battre pour ce qu’elle avait de cher. Se battre pour son univers, et le maintien de son harmonie fragile.
Le soleil se levait à peine lorsqu’ils quittèrent enfin la vaste forêt d’Anethie. Sur le chemin, Aokura jeta un regard vers elle, et lui sourit. Surprise, elle le regarda se détourner à nouveau d’elle pour sortir son calumet, et se mettre à fumer tranquillement. Il y avait encore quelques jours à peine, sa compagnie l’insupportait et il aurait certainement été ravi qu’elle reste à Anethie ; pourquoi un tel changement d’avis ?
Elle allait lui poser la question mais se ravisa. Un sourire sur le visage, elle trottina pour le rattraper, et réfléchit en même temps à quel sarcasme elle pourrait lui lancer – histoire d’entamer la conversation.

Parce que la route était encore longue.

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